lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : avril, 2019

Venise, mystère à préserver

lundioumardiVenise

Des monstres je n’en ai vu qu’un lors du séjour. Le soir du retour. J’attendais le vaporetto à la station Arsenal pour rejoindre la gare Santa-Lucia quand il est apparu, avançant avec une lenteur certaine et le ronronnement de tout son désastre capitaliste. Le paquebot Opera traversait la lagune pour satisfaire ses touristes au mépris de quinze siècles d’histoire et de maintenant. À regarder les passagers danser un verre à la main, les yeux contemplant le panorama, j’étais surpris de la tranquillité qui règne à Venise autour, ses musées et ses églises indéboulonnables relativement désertés. Oui, on a de la chance, ils descendent uniquement pour aller voir la place Saint-Marc et ne vont pas au musée, me dit M. Peut-être que si ces personnes se rendaient davantage dans les musées ils abandonneraient la croisière s’amuse mais c’est un autre débat.

J’ai emprunté le train de nuit. Cabine de six pendant treize heures. Il faut avoir une vie intérieure assez riche pour supporter. Je lis Venises de Paul Morand qui lui aussi a parcouru ce trajet en quittant le Tessin et dont le paysage n’a pas tellement changé depuis 1908 : « Dès septembre, nous partirons pour Venise ; changement de décor ; les cheminées d’usines de la plaine lombarde remplaçaient les cyprès du lac de Côme ; le long du rail, les vignes ne se donnaient plus la main ; par la fenêtre du wagon, Milan annonçait une nouvelle Italie industrielle ; à quoi bon tant de pneumatiques, de roulements à billes, d’industries idiotes ? Je vivais le dos tourné à l’avenir ; l’avenir pouvait-il être autre chose qu’un passé immanent ? »[1]

Aujourd’hui l’entrée de Venise sublime toujours quand on regarde à gauche. De ce côté le train file à la surface d’une eau baignée de soleil, tandis qu’à droite les rails tracent la parallèle de l’autoroute et reflètent la zone industrielle. Une dualité qui entoure Venise, le triomphe de son passé face à aux ravages du temps présent. Chaque Vénitien apprend naturellement à marcher en regardant de haut en bas les fissures qui se multiplient et les marbres qui partout résistent et dominent ; ne pas tomber également quand rien n’est moins évident que pied gauche pied droit entre deux canaux. À croire que l’on avance dans une partie du monde indifférente aux lois de la nature pour composer sa propre cadence. On a envie de se promettre à cette vie-là, à cette « même couleur de truite au bleu des surfaces matinales. »

Paul Morand écrit également : « Je reste insensible au ridicule d’écrire sur Venise ». Cette phrase on peut l’interpréter de deux manières : insensible au ridicule pour écrire ou insensible au vouloir écrire sur Venise devenu ridicule. Peut-être un peu des deux mais le faire quand même. Chateaubriand, Musset, Proust, Sartre… n’y ont pas résisté ? Qui est parvenu à ce qu’il voulait ? À retranscrire ce qu’il a vu là-bas ? Venise et ses secrets sont un défi que l’on se fixe avec l’espoir d’en obtenir la confidence. Nous oublions dans cet exercice, vain sans doute, nos propres confessions devant la ville et ce qu’elle convoite. Lorsque le plafond d’une église semble creuser notre regard pour aller lui respirer le cœur, plus personne n’est écrivain à ce moment.

Venise, une énigme. Certes. Là où toute vie humaine devient insuffisante mais échappe à la banalité de sa condition. Accepter ce mystère sans chercher à l’élucider. Voilà peut-être la meilleure façon d’être à Venise et d’y revenir tant que cela reste encore possible. « Venise se noie ; c’est peut-être ce qui pouvait lui arriver de plus beau ? » Pas si le paquebot Opera est l’auteur du destin. Venise peut se noyer d’elle-même si elle le souhaite. Rejoindre dans la profondeur des eaux la chevelure des algues qui à certains endroits se meut à la surface du chant muet des sirènes. Mais crever sous le poids des caprices consuméristes, à la prunelle de nos vulgaires, serait la pire offense humaine à ce temple des humanités. À cet Homme de Vitruve, tenu entre son cercle et son carré, qui autrefois nous promettait que seule la rationalité nous permettrait de ne pas saccager les mystères à préserver.

[1] Toutes les citations sont tirées de : MORAND Paul, Venises, éd. Gallimard, 1970.

 

Chiuso per ferie

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Photo : Micha Venaille

Lumière et obscurité chez Charles Juliet

Charlesjulietlundioumardi

Dans le premier des neuf tomes qui composent le journal de Charles Juliet, on est surpris par l’alternance entre je et tu que lui éclaircit rapidement dans ce même cahier : « Pourquoi parfois, dans ces notes, le tu au lieu du je ? Parce qu’il convient à la mise en cause et l’accusation. »[1] Né en 1934, Charles Juliet commence son journal quand il a 23 ans : une furieuse envie d’écrire et la certitude que s’il échoue il devra mourir ; idée romantique sous la plume de beaucoup mais qui recouvre chez lui une sincérité différente : le suicide comme une possibilité qui vous suit afin de supporter la vie ? Il a aujourd’hui 84 ans et une œuvre qui laisserait sans doute perplexe le jeune homme épuisé qu’il décrivait à 25 ans.

Un journal de longue haleine, des récits autobiographiques, des lettres, des essais, des pièces de théâtre, de la poésie, pas de roman stricto sensu. Une écriture de l’intime. Dans L’année de l’éveil, publié en 1989 (éd. P.O.L), il racontait son enfance dans un milieu paysan suisse avant d’intégrer le lycée militaire d’Aix-en-Provence comme enfant de troupe. Adulte, il abandonne rapidement ses études de médecine pour se consacrer à l’écriture, à la solitude, à l’ennui qu’il ne fuit pas. « Plutôt que de m’épuiser en efforts stériles sur une page blanche, je serais plus avisé en essayant de vivre. Mais qu’est-ce à dire ? Vivre, c’est se dissiper, se perdre dans le bruit, tenter de s’abrutir. Je n’ai aucun goût pour cette mort-là. Restent l’ennui, le sentiment de ma propre inutilité, auxquels je ne peux faire face que par l’écriture. »[2]

Seul dans son coin l’auteur fait ses gammes. Il lit beaucoup. Et comme l’ouvrier descend à la mine, Charles Juliet s’enfonce dans les profondeurs de son histoire pour gratter la glaise du texte à venir. Dans Lambeaux (1995, éd. P.O.L), il rend hommage à ses deux mères : l’esseulée et la vaillante, l’étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée. La première, celle qui l’a mis au monde, est morte de faim dans un hôpital psychiatrique lors de l’« extermination douce » décidée pendant l’Occupation[3] ; la seconde, celle qui l’accueillit dans sa famille, l’a élevé comme son propre fils. À nouveau le je le tu. « Tu songes de temps à autres à Lambeaux. Tu as la vague idée qu’en l’écrivant, tu les tireras de la tombe. Leur donneras parole. Formuleras ce qu’elles ont toujours tu. […] ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge ».[4]

Être le dernier-né pas vraiment désiré a fracturé la vie de Charles Juliet qui s’est longtemps senti coupable de la tentative de suicide de sa mère et de l’enfermement qui s’en est suivi. Une culpabilité au long terme chassée par l’écriture de ce livre après 60 années. Écrire… un moyen chez lui d’intervenir, de se creuser, de mettre au clair ses silences et de trouver une issue à la torpeur, au désespoir. Avec succès confirme son journal. On y lit un auteur qui s’écarte peu à peu du sombre, fidèle à ses blessures, patient du présent et hospitalier des lumières du jour. À l’intérieur de lui en permanence, il ne verse jamais dans le narcissisme et s’échappe à la rencontre des autres de tout horizon. En 2017 paraissait Gratitude (éd. P.O.L), le neuvième tome de son journal qui couvre la période 2004-2008. Au soir de son existence, il y consignait : « Écrire, ce fut pour moi un moyen de surmonter mon dégoût de la vie, de réparer ce qui avait été abîmé, puis d’entreprendre la lente pérégrination qui m’a conduit à naître à moi-même. » Un dixième tome paraîtra. Le dernier a-t-il assuré.

[1] Jusqu’à présent, Charles Juliet a publié neuf tomes de son journal depuis le premier qui démarre en 1957 : JULIET Charles, Ténèbres en terre froide (1957-1964), éd. P.O.L.

[2] Ibid.

[3] Un mois après la naissance de son dernier fils, la mère de Charles Juliet fait une tentative de suicide. Un mariage sans amour et quatre maternités rapprochées la plonge dans une profonde dépression que l’hôpital psychiatrique dans lequel elle est envoyée ne fait qu’intensifier. Elle y passa huit années avant d’y mourir dans les atroces conditions que ce livre rappelle : la famine qui tua l’ensemble des patients internés pendant la Seconde Guerre mondiale.

[4] JULIET Charles, Lambeaux, éd. Folio.

Lire jusque dans le noir

LispectorLundioumardi

J’ignore si beaucoup envoient encore des livres dans la boîte aux lettres de leurs amis mais cela devrait être un service public. Ce service public a laissé dans la mienne une enveloppe et deux livres de Clarice Lispector. « […] je pense que son écriture pourrait te plaire, même si c’est une intuition seulement. » Clarice Lispector je ne connais pas, le Brésil non plus et les auteurs qui écrivent en portugais… Pessoa – que je ne prononce toujours pas Pechooâ – avec tous ses hétéronymes. Mais Clarice Lispector (1920-1977) ça ne sonne pas portugais et ne révèle pas le Brésil à l’ouïe de ce prénom. Un pseudonyme pour cette enfant née dans un shtetl en Ukraine au sein d’une famille juive qui a fui les pogroms et qui émigre au Brésil juste après la naissance de leur fille. La biographie poursuit ses tragédies. Éclaircissent-elles la lecture de son œuvre ? Une possibilité est aussi de la laisser nous mener : « Je dois être lisible jusque dans le noir. » écrit Clarice Lispector dans Un souffle de vie (pulsations)[1].

On la compare à James Joyce, Virginia Woolf, Kafka, Katherine Mansfield. À l’Europe[2]. À tous ces écrivains assis sur leur territoire littéraire. Mais c’est sous le soleil de Rio qu’elle a proposé de nouvelles formes, interrogé les ponctuations et cherché à comprendre l’« agonie » de celui qui écrit, nous dit son amie et éditrice Olga Borelli. Dans une société fortement matriarcale, elle observe les évolutions des rapports entre hommes et femmes, les volontés d’indépendance. Davantage féminine que féministe. Les chapitres sont morcelés, les paragraphes fragmentaires à l’image de l’édifice social et familial qu’elle dépeint. Peindre plutôt qu’écrire serait une éventualité pour considérer ces deux livres dans lesquels l’auteure creuse le dessin : « J’entre lentement dans l’écriture ainsi que je suis déjà entrée dans la peinture. C’est un monde enchevêtré de lianes, syllabes, chèvrefeuilles, couleurs et mots ».

La confusion règne durablement comme si Clarice Lispector cherchait elle-même à remettre au clair sa pensée à mesure que le livre avance. Ainsi Un Souffle de vie observe un auteur à l’ouvrage du personnage qu’il a imaginé. « L’auteur. Je suis l’auteur d’une femme que j’ai inventée et que j’ai nommée Angela Pralini. Je vivais en bons termes avec elle. Mais elle a commencé à m’inquiéter et j’ai compris que je devais de nouveau assumer le rôle de l’écrivain afin de mettre Angela en mots, parce que c’est la seule façon de communiquer avec elle. » Angela Pralini écrit. Elle écrit les livres de Clarice. Et Lispector se glisse dans la peau de l’auteur à l’étude d’Angela, une femme « très provisoire », « urgente et émergente », « individuelle comme un passeport ».

Une écriture plurielle, des mots tirés à coups de carabine qui laissent place à des passages plus sensuels, langoureux. Des ratés également mais qu’elle défend : « Angela a un don qui m’émeut : le don de l’erreur » parce que rien n’autorise à taire ce qui échoue. Son œuvre est ancrée dans la société brésilienne mais n’échappe pas à la tradition juive des origines de Lispector et son goût pour une forme de mysticisme qui jalonne ses questionnements autour de la mort et de la création. Un envoûtement qui survécut à la dictature militaire de 1964-1985 initiée par le maréchal Castelo Branco, une fascination autour de cette auteure intemporelle dont l’œuvre éprouve les silences, laisse battre les respirations. « Mes mots déséquilibrés sont le luxe de mon silence. J’écris par pirouettes acrobatiques et aériennes – j’écris à cause de mon profond vouloir parler. Quoique écrire ne me donne que la grande mesure du silence. »

[1] Toutes les citations sont tirées de : LISPECTOR Clarice, Água Viva, trad. du portugais par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, éd. Des femmes – Antoinette Fouque. Un souffle de vie (pulsations), trad. du portugais par Jacques et Teresa Thiériot, éd. Des femmes – Antoinette Fouque.

[2] Journaliste spécialisée dans la mode, elle a épousé un diplomate dont elle a eu deux fils, et qu’elle a suivi en Europe et aux Etats-Unis, avant de divorcer et de revenir au Brésil en 1959.