Gérard Genette ou l’art de tourner la langue dans sa bouche

par lundioumardi

GerardGenetteLundioumardi

Gérard Genette confesse volontiers avoir voulu, tout au long de sa carrière, apprivoiser le temps et l’espace. Il garde une mémoire précise des lieux auxquels il fait référence tandis que les dates lui échappent totalement – pas si étonnant pour quelqu’un qui avait d’abord envisagé le métier de géographe, puis de cinéaste, avant de devenir homme de Lettres. Le temps comme un repère, voire une obsession, expliquerait alors cette rigueur à publier des séries de livres à un rythme triennal. La dernière n’échappe pas à cette règle : Bardadrac en 2006, suivi de Codicille en 2009, Apostille en 2012 et Épilogue en 2014. Un léger écart pour le dernier donc, comme une course après le temps que l’auteur, âgé de 85 ans, n’a pas laissé au hasard : l’épilogue intervient non pas comme une suite mais davantage comme une réflexion a posteriori sur les trois précédents ; d’autre part, Genette souhaitait prendre congé d’un exercice et de ses lecteurs dans des conditions intellectuelles propices.

Il n’est pas simple de catégoriser cet auteur et l’abondante production littéraire qui est la sienne : entre théoricien de la littérature, critique mais aussi poète, son œuvre est à la fois atypique et inclassable. Normalien, agrégé de lettres, il débute sa carrière à l’École des hautes études, grâce au soutien de Roland Barthes qui encourage sa nomination. Il acquiert rapidement une reconnaissance académique pour ses analyses structuralistes sur les mécanismes internes du récit et de son discours – narratologie – notamment développées dans Figures (1972 – 2002) et son concept de « transtextualité », c’est-à-dire les relations secrètes ou révélées d’un texte avec un autre, sa transcendance[1]. Des travaux qui ont fait de lui un chef de file de la « nouvelle critique » amorcée dans les années 1960 et dont Roland Barthes avait été l’instigateur.

Tout cela paraît bien sérieux et ne reflète pas deux autres aspects de Gérard Genette : sa tendresse et son humour, au cœur des quatre livres qui nous intéressent aujourd’hui. Conçus comme des dictionnaires, les trois premiers regroupent des réflexions et des rêveries songées par l’auteur pour regarder son époque, ironiser sur elle, mais sans aigreur et parfois même avec mélancolie. Le quatrième emprunte les mêmes chemins mais sous une forme différente puisque l’abécédaire laisse place à des fragments séparés par des astérisques. Observateur attentif de la langue et de ses représentations, Genette poursuit une tradition qui remonte à Montaigne, en passant par Flaubert (Dictionnaire des idées reçues) et, plus récemment, à Perec (Je me souviens). Barthes, encore une fois, n’est jamais loin : les Mythologies (1957) pour le contenu et Roland Barthes par Roland Barthes (1975) pour le rangement alphabétique – Deleuze aussi, peut-être, pour son interview filmée selon cette même contrainte alphabétique.

Un héritage ou une lignée dont l’attachement à la langue est le dénominateur commun. Parfois pour ressusciter des mots en proie à la déshérence (« Béguin », « Cogitum » ou « Tradéridéra ») au profit de tics de langage et de prononciation aussi insensés que stupides mais qui sont désormais légion. L’entrée « Médialecte » – mot chimère qui renvoie directement au cynisme dont Flaubert usait déjà dans son dictionnaire – est à ce sujet édifiante de bon sens et sert de fil rouge à l’ensemble de la série :

« Miroir et modèle de notre sous-culture dominante, il (le médialecte) devient peu à peu la langue de bois de tous, et les médias sont aujourd’hui notre Port au Foin (sans foin, sinon au sens familier du mot), à quoi l’on peut, avec la dose de fausse mauvaise humeur et de vraie mauvaise foi propre à toute satire, attribuer toutes les turpitudes verbales du monde actuel. »[2]

De nombreux domaines sont ainsi explorés (peinture, géographie, architecture, musique, littérature, etc.) à partir de la mémoire individuelle de Genette qui rejaillit sur le sens collectif : ce qu’il a vu, lu et entendu. Un langage passé au peigne fin pour photographier notre époque dans la terminologie qui est la sienne, incarnée par une confusion des mots et de leur sens. Seul regret : l’absence du fameux « Y a pas de souci » qui ne cesse de me hérisser le poil mais il y a déjà bien assez à faire en butinant dans ces quatre tomes qui ne manqueront pas de vous faire tourner la langue dans votre bouche avant de parler.

[1] Théorie développée dans Palimpsestes – La littérature au second degré (1982).

[2] Bardadrac.

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