lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : février, 2017

François Tartuffillon

tartuffillon

L’imposture au service de l’ambition, l’exercice du pouvoir et la manipulation pour nourrir ses intérêts comme une déformation mentale mais aussi comme une drogue que tous les faux dévots convoitent parce que sans lui ils ne sont plus rien, telle est la figure de l’hypocrite par excellence que Molière mit en scène en 1669 dans son Tartuffe, pièce de théâtre en cinq actes censurée par le roi après la première représentation et dont certains ne réclamèrent pas moins que le bûcher pour son auteur. À première vue, la trame de l’histoire investit peu nos politiques actuels : les amours de Mariane et Valère sont menacées par le culte sans bornes que voue le bourgeois Orgon à un certain Tartuffe à qui il veut marier sa fille. Le héros, machiavélique et infâme, dont l’hypocrisie révolte les autres membres de la famille, entreprend alors de séduire Elmire, la femme de son hôte.

Ainsi, il en va dans la maison d’Orgon comme dans celle des Républicains : les portes claquent, les querelles sévissent et parfois les huissiers menacent. Orgon pensait sauver la mise avec un mariage, feu l’UMP l’a fait avec ses primaires. À la surprise générale, les militants ont dit bye-bye à Nicolas Sarkozy qui se présentait comme le messie national. Ils ont également laissé Alain Juppé se déchausser « droit dans ses bottes » dans la buanderie et ont finalement élu le pieux François Fillon, authentique gardien de la morale et défenseur des valeurs chrétiennes comme seul remède au redressement d’un pays menacé par la « guerre civile » selon ses propres termes.

Plus de trois siècles ont passé et il suffit d’ouvrir un journal ou d’allumer son poste de télévision pour constater à quel point la pièce n’a pas pris une ride. Après tout, un politique et un comédien ne font-ils pas le même métier : quand on joue la comédie, les interprétations diffèrent mais les rôles demeurent identiques. François Fillon a donc choisi de revisiter le personnage de Molière afin de ratisser plus large auprès de tous les Orgon de l’Hexagone, en se définissant comme « gaulliste et de surcroît chrétien, cela veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, au respect de la personne, de la solidarité. » La dévotion moderne consisterait donc à pomper de l’argent public, qui plus est sous le nom de sa femme, tout en réinventant la justification sacrificielle que les Français doivent faire sur l’autel de leur sécurité sociale ou en réduisant le nombre des infirmières… Faut-il rappeler la mise en garde de Cléante à son beau-frère Orgon totalement hypnotisé par son directeur de conscience :

« […] Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux que le dehors plâtré d’un zèle spécieux, que ces francs charlatans, que ces dévots de place, de qui la sacrilège et trompeuse grimace abuse impunément et se joue à leur gré de ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré, ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, font de dévotion métier et marchandise, et veulent acheter crédit et dignités à prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés, ces gens, dis-je, qu’on voit d’une ardeur non commune par le chemin du Ciel courir à leur fortune, qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, et prêchent la retraite au milieu de la cour, qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices, et pour perdre quelqu’un couvrent insolemment de l’intérêt du Ciel leur fier ressentiment, d’autant plus dangereux dans leur âpre colère, qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère, et que leur passion, dont on leur sait bon gré, veut nous assassiner avec un fer sacré. »[1]

Avec un certain acharnement, la démocratie propulse ainsi ces figures toujours plus nombreuses qui parviennent non seulement à vaincre mais aussi à convaincre chaque Orgon qui s’offre à elles, la joue tendue avec le bulletin de vote à la main. Et plus la supercherie brille par sa grossièreté, plus la victime semble vouloir s’enfoncer dans la manipulation qui la cerne, au nom de prétendues valeurs communes ou d’un avenir suffisamment peu précieux pour le confier à tous les Tartuffe qui veulent s’en emparer. Restent les autres, toujours plus désabusés, pour qui la pièce a davantage les allures d’une tragédie et qui, comme dans l’opéra de Ruggero Leoncavallo intitulé Pagliacci (« Paillasse »), se prennent à rêver de voir surgir sur la scène un Canio horrifié pour leur lancer : « La Commedia è finita ! »

[1] Pour des raisons de mise en page, la versification n’a malheureusement pas pu être respectée.

 

Emmanuel Du Roy Macron

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Lundioumardi ouvre aujourd’hui une série de textes qui va nous emmener quelques semaines autour d’un défi qui n’est pas des moindres : porter un intérêt aux candidats à l’élection présidentielle. On aurait pu imaginer une étude analytique des programmes défendus par chacun d’eux mais comme la plupart sont inexistants et que leurs idées finissent toutes par se ressembler, il a fallu nourrir un autre projet. Celui-ci s’est finalement imposé de lui-même et de la meilleure des façons qui soit, autour d’un dîner entre amis quand deux bouteilles de Sancerre plus loin nous avons commencé à comparer tous ces polichinelles en Une de nos journaux avec des héros de la littérature. Curieusement ou pas, cela générait des débats plus passionnés qu’une émission politique du service public, avec des propositions qui s’opposaient, se défendaient et parfois selon des évidences insoupçonnables.

Pour ouvrir le bal, qui de mieux placé que le plus représentatif de notre époque, avec ses jolies petites joues roses pour faire oublier son opportunisme, un esprit dévoré par l’ambition, totalement rompu à l’économie de marché et pur produit du capitalisme sauvage ! j’ai nommé Emmanuel Macron le banquier. Ni droite ni gauche, il n’est pas celui qui bouffe à tous les râteliers : il est le râtelier, celui qui porte le nom de libéralisme extrême. Résumons sa carrière brièvement : des études de philosophie auprès de Paul Ricœur, l’apprentissage du monde du travail au sein de la Banque Rothschild, son entrée au gouvernement en tant que ministre de l’Économie avec une loi éponyme imposée à coup de 49-3, un appel aux jeunes pour être titulaire de leur premier million à 30 ans et déjà plusieurs couvertures de Paris Match, bras dessus bras dessous avec Brigitte que certains nommeraient déjà la « femme licorne ».

Cet archétype de l’arriviste est la figure tutélaire de Bel-Ami, célèbre roman de Guy de Maupassant publié en 1885 dans le laboratoire d’une IIIe République à la découverte des nombreux rouages de la spéculation qui ne quitteront jamais plus son fonctionnement et son maintien. Ainsi Georges Duroy, jeune provincial âgé de 25 ans, monte à Paris où il parviendra à gravir les nombreux échelons de la société à coups de tromperies, d’ambition démesurée et de provocations, n’hésitant pas à extorquer sa première épouse, multipliant les amitiés stratégiques et brisant les carrières de ses adversaires pour sa seule réussite. Véritable crève la faim au début du récit, il parvient à se hisser au titre de baron Georges Du Roy que toute la coterie parisienne vient célébrer le jour de son mariage sur le parvis de la Madeleine quand lui se prend déjà à convoiter la députation.

« Il ne voyait personne. Il ne pensait qu’à lui. Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l’enviait. Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon. »

Du Roy pour notre royaliste en apnée, toujours plus en marche pour séduire Paul quand la veille il défendait Jacques. Il se dilate la rate avec Philippe de Villiers tellement ils s’aiment et prend la mesure de « l’humiliation » ressentie par la « Manif’ pour tous » car peu importe si cela contredit le reste quand des voix sont susceptibles d’être gagnées. Âgé de 38 ans, Emmanuel Du Roy Macron, qui se veut l’incarnation du renouvellement des générations en politique et le manager en chef des options nouvelles, perpétue une tradition arriviste qui repose sur deux éléments fondamentaux : la séduction et l’opportunisme ; les deux ayant pour seule vocation le maintien de la barbarie capitaliste chapeautée par son élite et que le plus normalement du monde le citoyen continue de hisser aux sommets.

Toute convention à abolir

vitalundioumardi

« J’ai planté peut-être une centaine de bulbes. J’ai joué au tennis avec mon fils. J’ai essayé de divertir mon autre fils, qui a la coqueluche et qui s’efforce de plaisanter entre les crises. J’ai lu un roman policier en prenant mon bain. J’ai parlé avec un charpentier. J’ai écrit cinq lignes de poésie. Alors, à quoi peut bien se monter tout cela ? À rien. Juste du gaspillage. Et pourtant il s’agit là de l’une des meilleures journées que j’aie passée depuis longtemps. » Dans cette lettre datée du 18 septembre 1915 adressée à Virginia Woolf, Vita Sackville-West interrogeait son amie sur les « recettes » de sa concentration et admirait sa force de travail, y compris dans les moments les plus fragiles. Dans cette correspondance[1], les deux Anglaises partageaient leurs lectures, critiquaient leurs travaux respectifs et, surtout, suggéraient l’amour qu’elles avaient l’une pour l’autre.

L’erreur serait de juger Vita Sackville-West en tant qu’écrivain à partir de ces lettres : alors que Virginia, en pleine possession de son talent, renouvelait la littérature et la fonction du roman, Vita quant à elle menait une vie mondaine encore trop intense pour laisser la place à autre chose. Une certaine futilité, une façon de rester à la surface des choses et de minauder persistaient dans ces lignes mais c’était sans compter que sur cette « vie là », faite de jardins anglais, des montagnes de la Perse ou d’un procès en obscénité, la matière d’une œuvre romanesque de haute volée allaient germer[2].

Aristocrate frivole, romancière et essayiste, Victoria-Mary Sackville-West naquit en 1892 dans la somptueuse demeure de Knole dans le Kent. Très vite, elle opta pour le diminutif de Vita et épousa en 1913 le diplomate Harold Nicolson avec qui elle entretint une relation étroite mais libre, chacun des deux conjoints nouant des amours extra-conjugaux auprès de partenaires du même sexe ; dont la romancière Violet Trefusis qui était également la maîtresse officielle du roi Edouard VII. Une vie de palais et de cuillères en argent qu’elle n’a pas manqué d’égratigner dans The Edwardians (1930) ainsi que dans ses autres écrits. Grande admiratrice de Proust, elle était à l’affût pour témoigner d’une société aristocratique en pleine décomposition, profondément attachée à ses codes tel un rempart contre la menace qui pèse sur les conventions.

Voilà sans aucun doute le sujet des principaux romans de Vita Sackville-West : un appel à rompre les conventions. Ainsi dans Toute passion abolie (1931), Lady Slane, âgée de 88 ans et dont le mari Henry Holland vient de mourir, recouvre le goût de la liberté en se retirant dans une modeste maison à Hampstead afin de se débarrasser de celle que la société avait attendu qu’elle soit tout au long de son existence : « Habillée comme il convenait, elle s’était à tout moment tenue prête sur n’importe quel quai pour y être enregistrée comme un bagage. » Refusant la visite de ses enfants, la vieille dame parvenait à reprendre la main sur son présent et le droit de filer vers la mort selon sa propre nature, jusque-là enfouie derrière des règles de conduite imposées : « Alors elle s’était retrouvée face à face avec la vie, et avait dû faire preuve de toute sa lucidité. Aujourd’hui, face à la mort, il était à nouveau temps de se montrer clairvoyante, sans tricher avec les valeurs qui étaient les siennes. Entre ces deux époques n’avait régné que la confusion. »

Le même projet nourri Les Invités de Pâques (1953) dans lequel l’auteur interroge, de façon autobiographique certainement, l’envers d’un contrat de mariage non consommé, dans une vie d’aisance, de complicité et de frustration, avec un berger allemand et une maison de campagne sur lesquels le couple Mortibois catalyse sa propre intimité, au corps, à la vérité du sentiment et à la manière d’envisager une stricte vie à deux : « la révélation de l’existence d’une règle de vie » qui impose aux yeux de tous de préserver les apparences et de se sentir en « sécurité derrière ses pauvres petites phrases conventionnelles. » Grande amoureuse faisant usage de la littérature à de nombreuses fins, Vita Sackville-West suggérait que la vie commence une fois débarrassée du poids de l’institution, ce comburant qui permet finalement à chacun d’oublier « le luxe et la peine d’aimer au-delà du point où cela devient difficile. »[3]

[1] SACKVILLE-WEST Vita / WOOLF Virginia, Correspondance (1923-1941), trad. par Raymond Las Vergnas, éd. Stock, 2010.

[2] Il fallut la bienveillance de Micha Venaille, sa traductrice aux éditions Salvy, pour m’en convaincre et je la remercie ici.

[3] Pour les citations, voir : SACKVILLE-WEST Vita, Toute passion abolie et Les Invités de Pâques, trad. par Micha Venaille, Paris, éd. Salvy.

Pas si vite

apollinairelundioumardi

Courir après l’instant et sa mesure, après les livres qu’on a lus cette semaine sans avoir encore trouvé la minute pour en rendre compte ici. Se dire qu’après tout il ne doit pas y avoir de tyrannie dans la lecture – surtout quand il y en a déjà assez autour – et qu’il sera toujours temps de les évoquer la semaine prochaine ; eux ou ceux que j’ignore encore. S’interroger sur l’éventualité de rédiger rapidement une note avant ce soir minuit, heure à laquelle on aura basculé vers le mercredi, fermant la porte pour une durée de cinq jours avant le prochain Lundioumardi. Et puis conclure qu’une soirée de congés ce n’est finalement pas démériter même si, dans ces vers, Guillaume Apollinaire (1880-1918) n’a de cesse de vouloir nous prouver le contraire.

Allons plus vite

Et le soir vient et les lys meurent
Regarde ma douleur beau ciel qui me l’envoies
Une nuit de mélancolie

Enfant souris ô sœur écoute
Pauvres marchez sur la grand-route
Ô menteuse forêt qui surgis à ma voix
Les flammes qui brûlent les âmes

Sur le boulevard de Grenelle
Les ouvriers et les patrons
Arbres de mai cette dentelle
Ne fais donc pas le fanfaron
Allons plus vite nom de Dieu
Allons plus vite

Tous les poteaux télégraphiques
Viennent là-bas le long du quai
Sur son sein notre République
A mis ce bouquet de muguet
Qui poussait dru le long du quai
Allons plus vite nom de Dieu
Allons plus vite

La bouche en cœur Pauline honteuse
Les ouvriers et les patrons
Oui-dà oui-dà belle endormeuse
Ton frère
Allons plus vite nom de Dieu
Allons plus vite