lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : juin, 2015

Sous le soleil exactement

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Les babillards sont en ébullition pour cause de mucho caliente si si … Pour célébrer les dix ans du torche-cul Closer, Edwy Plenel a offert dans les colonnes du magazine une interview dans laquelle il s’adonne à son exercice favori : donner une leçon de journalisme. Alors Mediapart / presse people, même combat ? Autre griffonneur mais qui en a dans le chou, Natacha Polony annonce qu’elle viendra demain arracher son copeau en minishort après avoir fait l’apologie de la fustanelle pour conduire le bus en ces temps caniculaires. Quant au pays de Phébus justement, en pleine moussaka financière, pas si sûr que les chevaliers de la rosette descendus de leurs chars de samedi dernier suffisent pour redresser un tourisme moribond, la menace d’un retour à la drachme planant …

Autre fantôme planant, Alain de Greef a dépoté son géranium hier, laissant orphelin un « esprit Canal » déjà en gerbe depuis le mercato assassin initié par le PAF ! Tous n’ont donc pas attendu la canicule pour chercher de l’ombre : Charles Pasqua a lui aussi bu le bouillon hier, il aura évité toute sa vie d’aller manger des haricots au réfectoire judiciaire, ayant d’une pierre deux coups définitivement bouclé le SAC. Mais qu’aurait donc choisi notre baron de la magouille comme carrosse pour se rendre au schtilibem s’il avait eu à répondre de ses forfaits : Joe le taxi ou le fiacre californien Uber roulant sur le macadam fondu parisien ? La postérité lui aura réservé une trottinette à macchabées.

En ce qui me concerne, je termine la lecture de cette presse et de cette société uberisées en remerciant l’aimable contribution des Grands Dictionnaires Larousse ainsi que d’un ventilateur décroissant puisque déjà trentenaire et curieusement baptisé Calor. « Ce qui fut cela sera/ce qui sest fait se refera/Rien de nouveau/sous le soleil »[1]. Bon cagnard à tous !

[1] Paroles de Qohélet 1-9 (L’Ecclésiaste), in La Bible éd. Bayard. trad. par Marie Borel, Jacques Roubaud et Jean L’Hour.

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Laïcité et sacs à pommes de terre

Lundioumardi

Une fois n’est pas coutume, Lundioumardi revient cette semaine sur un article en ligne écrit par Robin Verner, publié hier par le magazine slate.fr et qui s’intitule : « Le « palimpseste de Sana’a » ou la folle histoire d’un autre Coran »[1]. Dans son papier, l’auteur revient sur l’incroyable découverte d’un manuscrit retrouvé en 1972, quand le plafond d’une très ancienne mosquée s’était effondré dans la capitale yéménite. Les ouvriers de l’époque balayent alors le tas de gravats et entassent les différents manuscrits qui se trouvent parmi les décombres dans des sacs à patates, qu’ils posent ensuite au pied d’un escalier. Sensibles à l’éventualité d’une trouvaille, les autorités yéménites font appel à des spécialistes allemands afin de disséquer les différents documents entreposés. Parmi eux figure un Coran très ancien dans lequel ils découvrent surtout un palimpseste, c’est-à-dire « un ouvrage où chaque ligne d’écriture en recouvre une autre, plus ancienne » et qui date du VIIème siècle après Jésus-Christ – Ier siècle dans le calendrier musulman. Plus intéressant encore, le texte qui a été effacé entrerait en désaccord total avec le texte validé par les autorités de l’Islam de l’époque.

Je vous renvoie bien entendu à l’article de Slate qui est bien plus détaillé et qui montre de façon passionnante l’histoire du Coran en tant qu’œuvre littéraire et historique, la manière dont il a été écrit et les différentes versions dont il a été l’objet. À l’heure où nous assaisonnons la laïcité à toutes les sauces et où l’enseignement de l’histoire ne parvient plus à faire son devoir de transmission, cet article est l’exemple parfait pour montrer comment la religion est un sujet incontournable de l’histoire, qui doit être appréhendée pour ce qu’elle est aussi : un objet d’étude, fondateur du passé et de la mémoire collective. Hasard journalistique, le journal Libération proposait hier en une le titre « Gauche – Le hic laïc »[2], le portrait d’une gauche déchirée de toutes parts dès qu’elle s’interroge sur cette fameuse laïcité, qu’elle ne cesse d’invoquer mais ne sachant pas jusqu’où aller… Peut-être que la lecture de Slate permettrait à cette gauche disloquée de comprendre que c’est d’abord dans le savoir et sa transmission que l’horizon d’une laïcité se dessine …

[1] VERNER Robin, « Le « palimpeste de Sana’a » ou la folle histoire d’un autre Coran », Slate.fr, 22 juin 2015. Disponible sur : http://www.slate.fr/story/102373/coran-palimpseste-sanaa

[2] Libération, 22 juin 2015.

Un monomane pornologue

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Cette semaine, j’ai l’immense plaisir d’accueillir un texte du traducteur et critique d’art François Grundbacher qui nous livre « son Klossowski »: un portrait original et personnel du philosophe poète qu’il a bien connu. Je l’en remercie chaleureusement, ainsi que ceux qui ont participé à cette contribution: Héléna Bastais, Matteo Cavanna et Louis Chapellier.

« Qui ne connaît pas Pierre Klossowski et a pour habitude de cliquer d’abord sur Google Images pour voir « quelle tronche » a l’inconnu sera sans doute surpris. S’il ne referme pas aussitôt la fenêtre, croyant s’être trompé d’adresse, il découvrira un univers pour le moins singulier : la reproduction de dessins à première vue pornographiques et pour certains d’une perversion crue, avec scènes de sodomie et de zoophilie ainsi que d’autres fantasmes sexuels, hermaphrodites et adolescents immortels, ou encore cette femme à moitié dévêtue en porte-jarretelle dont les poignets sont attachés à des barres parallèles. Et oui : tout ça c’est la vision scandaleuse de Pierre Klossowski. Des « images vilaines » comme il aimait dire. En plus, la femme des barres parallèles semblant gigoter de plaisir dans son inconfortable position, elle porte à s’y méconnaître les traits de Denise, son épouse. D’ailleurs, ne soyez pas étonnés de tomber avec Google Images sur Yves Saint-Laurent au côté de Loulou de la Falaise. L’égérie du couturier était la femme de Thadée Klossowski de Rola, fils du peintre Balthus, frère cadet de Pierre. Mais reprenons au début.

Pierre Klossowski est né en 1905 à Paris d’un père peintre et historien de l’art qui réalisait entre autres des décors de théâtre et d’une mère peintresse et élève de Bonnard – par ailleurs fille d’un hazzan à la synagogue. Trois ans plus tard, Baladine donne naissance à un petit Balthasar qui deviendra le grand, célèbre, mondain et cher Balthus. La famille d’origine aristocratique polonaise a quitté la Prusse et navigue, bousculée par les troubles de la Grande Guerre, entre la l’Allemagne, la Suisse, l’Italie et la France. Dès leur plus jeune âge, les deux garçons fréquentent des célébrités des arts et lettres sans oublier la musique et le théâtre. Mais le tournant décisif viendra après la rencontre de Baladine et de Rilke, qui se connaissaient déjà depuis dix ans quand le poète en a fait sa muse Merline. Elle l’accompagnera jusqu’à sa mort en 1926. Pierre vient d’avoir 20 ans. Il aura donc passé son adolescence sous les auspices de Rilke qui l’a chaudement recommandé auprès de Gide. Contrairement à ce qui a été dit, Klossowski n’a pas été le secrétaire du futur Prix Nobel de littérature. D’après ses propres dires, il en aurait été incapable, « ayant fort peu travaillé ». Il y a donc eu autre chose entre le vieux Gide et le jeune Klossowski ? La revue Europe, qui a eu l’idée judicieuse de consacrer son dernier numéro à Pierre Klossowski[1], reproduit un texte inédit où il évoque ses « deux oncles » qu’étaient Donatien (Sade) et André (Gide), plus familièrement appelé « le Vieux » : « Quant à l’Oncle André – le Vieux par excellence, un peut inquiet de l’ombre donatienne – il m’a donné l’exemple de la sincérité quand même cela me paraissait parfois un peu court et souvent banal : et toutefois je n’ai compris qu’après sa mort combien sa leçon était plus subtile que je ne le pensais naguère, et de quel prix était finalement l’enjeu de la sincérité. »

Après l’épisode Gide passablement flou, Pierre se lance à 25 ans dans la traduction et place la barre très haut pour commencer : les Poèmes de la folie de Hölderlin, coécrits avec Pierre Jean Jouve. Suivront des traductions de Kafka, Klee, Benjamin, Rilke, Heidegger, Wittgenstein, Hamann, etc. Sa traduction du Gai Savoir de Nietzsche reste toujours une référence, mais d’autres ont soulevé des polémiques. L’Eneide par exemple. Sa traduction de 1964 a été traitée d’absurde par Francis Ponge tandis que Michel Foucault en a pris fervemment la défense. Une réédition est annoncée en 2015 aux éditions 33 Morceaux. Quand on lit « Autour de l’Enéide » reproduit dans Europe, on a hâte de lire : «  Dès lors que l’écriture virgilienne nous parvient inversée, il ne suffit pas de la rétablir par un seul miroir, il faut au contraire inverser notre propre écriture dans le miroir dans la langue morte. » D’ailleurs, il y a une familiarité quasi native de Klossowski avec le latin qui a été sa première grammaire.

Les implications religieuses et surtout théologiques dans ces récits à clés s’expliquent sans doute aussi par sa propre quête spirituelle. C’est vrai qu’elle est spectaculaire : en hiver 1939, il rencontre à Lyon le Père Fessard (sic !), un jésuite spécialiste de Hegel, qui joue un rôle considérable dans son évolution spirituelle. Klossowski est d’abord tenté par la vie monastique chez les bénédictins, mais les trouve « très décadents et marqués d’antisémitisme pour certains ». Puis il entre au noviciat des dominicains, où ses raisonnements et pensées sont considérés comme « pas très catholiques ». Il rejoint alors les étudiants laïcs pour suivre une formation théologique. Il enchaîne avec plusieurs séminaires et un court passage chez les franciscaines. En 1944, il adhère à un mouvement protestant d’entraide sociale et devient aumônier dans un camp de prisonniers espagnols. Après la lecture de Kierkegaard, il se convertit au calvinisme qu’il abjure peu après : « Je dis que je suis hérétique par moments, dans ma façon de développer des thèmes, mais reste très respectueux de l’Eglise romaine. »

A la fin de la guerre, Klossowski épouse Denise, veuve de guerre déportée à Ravensbrück pour faits de résistance, le couple aura un fils, Mathieu. Commence dès lors commence pour P.K. une nouvelle vie « sous le signe de Roberte » (deuxième prénom de Denise). Le premier roman La Vocation suspendue suscite de vives réactions en raison de certaines ressemblances autobiographiques jugées inconvenantes. A 50 ans, il publie Roberte, ce soir, premier tome de la trilogie rassemblée sous le titre Les Lois de l’hospitalité. De quoi s’agit-il dans cette œuvre emblématique de la vision fantasmagorique de Klossowski ? Donnons la parole à Georges Bataille : « Octave, professeur, laïque, de scolastique, est le mari de Roberte. Antoine, leur jeune neveu, est épris de sa tante, non sans l’approbation sournoise d’un oncle, qui pratique, avec une perversité naïve, mais, avec insistance, exhibée, « les lois de l’hospitalité » (…) Celle-ci [Roberte] flanquée, entre ses jambes, sous la jupe, d’un nain blond proférant dans cet abri les aphorismes d’une philosophie pédante (…) »

Romancier, essayiste, dramaturge, traducteur, acteur, dessinateur, sculpteur, Pierre Klossowski est ce que l’on pourrait appeler un artiste singulier protéiforme au service d’une même obsession : « Retenez bien ceci pour la joie de mes détracteurs : je ne suis ni un ‘écrivain’, ni un ‘penseur’, ni un ’philosophe’ – ni quoi que ce soit dans aucun mode d’expression – rien de tout cela avant d’avoir été, d’être et de rester un monomane. » Dans les années 1960/70, Klossowski devient la coqueluche de ce qu’on appellera la French Theory. Michel Foucault lui écrit des lettres dithyrambiques, Deleuze se passionne pour ce qu’il appelle la « pornologie », Blanchot croit y déceler « le rire des dieux », Barthes vient en voisin jouer du piano à quatre mains avec Denise. Lui-même recourt volontiers à des termes ronflants pour caractériser son approche, en parlant de « pathophanie », « simulacre », « hallucinose » ou « pantomime de l’esprit ». Reste surtout cette maîtrise de la langue, parfois un peu anachronique, qui trouve peut-être son apogée dans Le Bain de Diane paru en 1956 et dont voici, en guise d’échantillon stylistique, la première phrase : « J’aimerais vous parler de Diane et Actéon : deux noms qui dans l’esprit de mon lecteur évoquent peu ou beaucoup de choses : une situation, des postures, des formes, un motif de tableau, à peine de légende, car l’image et le récit, vulgarisés par les encyclopédies, ont réduit à la seule vision d’un bain de femmes surprises par un intrus des deux noms dont le premier fut l’un des mille que porta la divinité aux regards d’une humanité disparue. »

Bien entendu, Pierre Klossowski a eu et aura toujours ses détracteurs, aussi bien en art qu’en littérature. Comme son frère Balthus, il représente dans ses tableaux des sujets souvent osés dans un style maladroitement classique qui n’a pas toujours fait l’unanimité parmi la critique. Quant à son style littéraire, il a même provoqué un petit scandale dans le Paris des lettres. En 1964, Pierre Klossowski s’est vu décerner le « Prix des Critiques » pour son roman Le Baphomet. Roger Caillois, membre du jury, claque la porte et s’en défend deux jours plus tard dans une colonne du Monde : « (…) Je ne prise pas Le Baphomet. Mais je n’ai pas et n’ai pas à faire la moindre objection contre son contenu. Les uns peuvent y voir l’exposé romancé d’une théologie originale et subtile, d’autres un absurde galimatias mystico-pédérastique. Pour un prix littéraire, je me tiens à la seule valeur littéraire d’un ouvrage. » Suit une liste pédante d’objections stylistiques pas forcément justifiées. L’œuvre de Klossowski sera certes défendue par d’autres mais on ne sait pas si les reproches l’ont à ce point affecté qu’il ait plus ou moins troqué à partir de là la plume contre le crayon pour représenter les fantômes et fantasmes qui l’habitent.

Il serait sans doute plus sérieux, et forcément plus exigeant et laborieux, d’approfondir certaines thématiques ou approches, mais je ne peux résister à la tentation de reproduire ici aussi les ultimes lignes de Klossowski publiées en 1994 dans L’adolescent immortel, qui rompt avec 25 ans de silence de l’écrivain. C’est une pièce de théâtre commandée par un théâtre viennois qui n’a cependant jamais été jouée et paraît injouable. Ogier, le personnage central, a 14 ans, comme il insiste dans son dernier dialogue : « J’ai encore et j’aurai toujours quatorze ans. Vous, mes aînés, jeunes adultes, je saurai vous prévenir de fiançailles prématurées, et vous autres, hommes dans la force de l’âge, ma présence vous évitera, lors d’une pénible vieillesse, de courir après votre jeunesse et pas seulement après la vôtre – car en mes quatorze ans j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. »

La rencontre avec Pierre Klossowski s’est faite en amont de la première rétrospective consacrée à son travail graphique en 1981 à la Kunsthalle de Berne. On nous avait confié, à moi et à mon vieux complice bernois Walo von Fellenberg, de traduire en allemand l’interview-fleuve que l’artiste suisse Rémy Zaugg avait menée avec Klossowski. Quel défi que de traduire un aussi éminent traducteur que lui… Mais au final, rien de particulier à signaler, juste quelques corrections à apporter et de précieuses idées insoupçonnées données sur le chemin. Pareil pour les textes que j’ai écrits depuis notre rencontre dans des catalogues et autres publications : jamais Pierre n’objectait quoi que ce soit même si on me demandait parfois de raconter des anecdotes si possible révélatrices pour ne pas dire « croustillantes » sur le personnage alors que lui a toujours refusé l’idée d’une biographie. Donc il ne reste que des bribes de souvenirs dont je m’autorise à rassembler certains sous une forme dont l’auteur avait explicitement invité le lecteur à l’imiter :

Je me souviens qu’il se versait le whisky en doses lacrymales mais qu’invariablement, en fin de soirée, la bouteille était vide.

Je me souviens de son regard illuminé si ce n’est allumé pendant une danse du ventre endiablée qu’un galeriste avait cru indispensable de servir en guise de dessert lors d’un dîner de vernissage.

Je me souviens de l’appartement HLM au 69, rue de la Glacière, entièrement tapissé de livres jusque sous le plafond, et de l’austérité quasi monacale de son atelier rue Vergniaud.

Je me souviens de sa formule assassine « cette espionne de Khomeiny » pour se débarrasser d’une relation devenue embarrassante, mais qui n’est pas parvenue à l’oreille de la personne visée.

Je me souviens qu’il a écrasé par inadvertance avec son pied son sonotone alors qu’il se préparait à suivre un épisode de sa série TV favorite à l’époque : Guillaume Tell.

Je me souviens qu’il se moquait volontiers de Balthus et de sa « femme chinoise » que Denise nipponisait illico : « Mais Pierre, vous savez bien que votre frère est marié avec une Japonaise. »

Je me souviens de la joie contenue mais non dissimulée après avoir entendu dire qu’une mère avait giflé son enfant pour être resté un peu trop longtemps à son goût devant un dessin équivoque.

Je me souviens qu’un soir, sur un pont à Berne, il prétendait voir deux lunes, halluciné par sa vision. Il n’avait pas tort : une éclipse lunaire avait en effet temporairement coupé notre satellite en deux.

Je me souviens de l’état de rage dans lequel l’avait mis la première phrase d’un article pleine page élogieux à son égard dans Libé : « Roberte n’est pas belle. » Je crois me souvenir qu’il a déchiré la page.

Je me souviens de lui pointant son parapluie vers les ciel étoilé et dire d’un ton mi-pathétique mi-ironique : « Comme disait Rilke…toujours le même paysage. »

Je me souviens d’une projection spéciale de Roberte dans une salle chic lors de laquelle il a ri bruyamment en se voyant à l’écran.

Je me souviens que le médecin lui avait à un âge très avancé « interdit » le whisky qu’il avait remplacé par du porto attendu fiévreusement après le thé de cinq heures.

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Fragments pereciens de Héléna Bastais :

Je me souviens du vouvoiement entre Pierre et Denise et que Denise tutoyait tout le monde.

Je me souviens des yeux devenus transparents de Pierre et de ses éclairs de génie soudains.

Je me souviens qu’il adorait nous servir le verre de whisky qu’il ne pouvait plus boire et s’en délecter.

Je me souviens de sa rétrospective à Genève et de Pierre, ayant oublié son passeport, tentant de prouver son identité en montrant aux douaniers les missives de Gabriel des Forêts précieusement emportées.

Je me souviens de l’émerveillement enfantin de Denise en découvrant leur suite dans un palace genevois plus grande que leur appartement.

Je me souviens du gardien de musée demandant timidement à Denise « C’est vous Roberte ? » et d’elle lui répondant en prenant la pose des barres parallèles.

Je me souviens de Pierre assistant avec jubilation à la mine choquée des mères de famille avec leurs bambins devant sa grande sculpture attendant d’être transportée.

Je me souviens de Pierre cherchant frénétiquement et m’offrant son seul exemplaire en grec du Bain de Diane en hommage à mes racines.

Je me souviens de ce dîner chez nous rue Blanche et de la prévenance du chauffeur de taxi que nous avions tant attendu devant ce vieil homme digne.

L’univers klossowskien par deux jeunes initiés

Mon ami Walo s’étant et m’ayant demandé ce qui pouvait bien intéresser les jeunes d’aujourd’hui dans l’œuvre de Klossowski, il m’a paru opportun de poser la question directement aux personnes concernées. En plus, je suis quelque peu embarrassé d’être traité comme un dinosaure « qui a connu Klossowski ». N’empêche, ça me fait plaisir de savoir qu’il n’est pas oublié. Preuve en est le dernier numéro de la revue Europe dont mon ami Matteo Cavanna, libraire de 31 ans à la Librairie de Paris, m’a aussitôt signalé la parution. Il a bien voulu répondre à mon petit questionnaire :

1) Comment es-tu « tombé » sur Klossowski ?

J’ai découvert l’œuvre de Pierre Klossowski en 2009, à travers mon intérêt pour le parcours artistique de Carmelo Bene. Klossowski et Bene étaient liés d’amitié, par une série de préoccupations communes, et par une profonde estime réciproque.

2) Qu’est-ce qui t’intéresse dans son œuvre ?

L’œuvre de Pierre Klossowski m’intéresse à plusieurs égards. D’une part, je suis sensible aux thématiques qu’il a approfondies; d’autre part, à la manière qu’il a eu de les décliner dans différents domaines expressifs, tous envisagés dans le but de creuser davantage ses préoccupations. La question du simulacre est de celles qui retiennent toute mon attention.

3) Y a-t-il une « actualité Klossowski », quelle place occupe-t-il aujourd’hui selon toi ?

Je ne sais pas dans quelle mesure il est approprié de parler d’actualité pour l’œuvre de Klossowski, dans la mesure où son parcours semble exonérer tout équivoque d’ordre historique, pour assumer un caractère classique éternel. Si l’on entend par actualité l’intérêt que certains professionnels de la vie culturelle portent sur un sujet précis, il faut alors constater qu’après une période assez silencieuse autour du travail de Pierre Klossowski, ces dernières années ont montré un substantiel retour sur son parcours.

Quant à Louis Chapellier, étudiant de 21 ans en philosophie, il m’a été présenté l’été dernier par Matteo parce qu’il avait acheté un livre de Klossowski… Voici ses réponses :

1) Comment es-tu « tombé » sur Klossowski ?

J’ai découvert Klossowski au moins deux fois et, à chaque fois, par amitié ou par rapprochement, à proximité. Je me suis procuré Un si funeste désir au tout début de mes études de philosophie, le nom ne m’était pas étranger et je l’associais spontanément à d’autres, notamment à celui de Blanchot que j’affectionne en particulier, mais surtout à Bataille et à Caillois. Puis, se substituait à ces trois noms celui de Nietzsche, et je découvrais Klossowski traducteur. Au début de l’été 2014, Matteo me recommanda Les lois de l’hospitalité et, quelques jours plus tard, rencontré dans un café, il nous présentait, toi comme ami de Klossowski et traducteur, moi comme lecteur de Klossowski, et cette première rencontre me sembla s’effectuer sous son égide, comme si, pour reprendre ce thème, ton hospitalité, mais aussi ton amitié, se faisaient en son nom. 

2) Qu’est-ce qui t’intéresse dans son œuvre ?

J’ai avant tout été fasciné par la pénibilité de son écriture, sa sévérité, et la façon dont Klossowski met en scène et travaille une tradition antique, philosophique et théologique, notamment par ce problème littéraire et pictural de la visibilité, de l’image et de la révélation, et le jeu de masques auquel cela donne lieu.

3) Y a-t-il une « actualité Klossowski », quelle place occupe-t-il aujourd’hui selon toi ?

Je n’ai jamais lu dans une bibliographie ou entendu mentionné le nom de Klossowski au cours de mes trois années de philosophie à la Sorbonne, ni comme traducteur de Nietzsche, Wittgenstein ou Heidegger, ni « commentateur ». Cela tient peut-être moins à un manque d’intérêt pour le travail des traducteurs qu’à la quasi impossibilité d’un certain milieu universitaire à aborder des auteurs auxquels il est difficile d’assigner une identité : la lignée Nietzsche, Sade, Artaud, Bataille, Blanchot, Klossowski, que trace Foucault dans La pensée du dehors et qui désigne une expérience, le mouvement exorbitant d’une sortie hors de soi, et qui signe notamment ce que Klossowski appelait la « liquidation du principe d’identité » ou indique un lieu où le sujet est exclu. L’enjeu sera toujours de pouvoir tisser des rapports avec ses auteurs et, en philosophie, avec la « littérature », c’est-à-dire de créer par le dehors dont Klossowski me paraît être une figure insistante. 

Quel sans-gêne je fais ! Je m’invite sur le blog de Benoit et embarque sans lui demander trois autres amis initiés dans cette aventure… Disons que c’est probablement ma façon bien singulière d’interpréter les lois de l’hospitalité. »

[1] Europe, numéro juin / juillet 2015, pp. 3-165.

François Grundbacher

L’apanage de la jeunesse

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Dorée, perdue, décadente, insolente … la jeunesse semble incapable de se suffire à elle-même avec tous ces adjectifs agglutinés contre elle. Il faut dire que ce n’est pas rien cette affaire de jeunesse après laquelle le monde court comme un trésor oublié. Elle devrait être contemplative et pourtant c’est l’objet même de toutes les contemplations. Ce mécanisme n’a cessé depuis les origines, chaque génération livrant son flambeau à la jeunesse dont elle avait accouchée avec la responsabilité de faire tourner le monde – rien que ça ! « La jeunesse montre l’homme comme le matin montre le jour » nous rappelait déjà John Milton (1608 – 1674) en son temps dans Le Paradis retrouvé. Malheureusement on entendrait comme un bruit dans le moteur, un frein à la reproduction de cette mécanique bien huilée : la jeunesse serait de moins en moins capable de répondre à ce qu’on attend d’elle, futile et inconséquente, en route vers la catastrophe d’un monde qui va à sa perte…

Alors, plus tout à fait jeune mais pas encore tellement vieux, je m’assois et pense à Thomas Mann ou plutôt à ses deux « enfants terribles », Erika et Klaus[1]. L’année 1927 ne fut pas du meilleur cru pour les deux aînés de la famille. La dernière pièce de Klaus, Revue à 4, est huée par le public et la critique en mettant en scène les relations croisées et donc homosexuelles entre deux couples. Erika décide quant à elle de prendre des distances avec l’homme qu’elle vient d’épouser, le célèbre comédien Gustaf Gründgens. Et la fiancée de Klaus décide également de rompre pour un homme trente ans plus âgé qu’elle. Ce sera le début d’une relation frère/sœur bâtie pour défendre des idées communes mais aussi complice pour braver les interdits de l’époque : homosexualité, consommation de drogues diverses et variées, etc. Erika a 22 ans, Klaus 21 et tous les deux quittent le port de Rotterdam le 7 octobre 1927, à bord du Hamburg, direction New York. Pendant les dix mois qui vont les séparer de leur retour à Munich, ils en passèrent six à traverser en long et en large les Etats-Unis, trois sur l’île d’Hawaï, puis le Japon, la Corée, avant de rejoindre Moscou par une traversée de la Sibérie.

Jeunesse insouciante mais créative, les enfants Mann partent le cœur léger. Ils sont plus ou moins tenus par la promesse de fournir un récit de voyage aux éditions Fischer mais rien ne presse sur le pont du bateau. Ce qui les inquiète davantage c’est l’accueil qui leur sera réservé une fois sur place. Thomas Mann est mondialement connu mais eux savent que pour se faire une place dans les cercles new-yorkais il faut une originalité :

« Que nous restait-il ? Nous hésitions entre les tortues, une pendule de cheminée et une poule couveuse. C’est alors que l’idée des jumeaux nous est venue à l’esprit. Voir un tel couple voyager ensemble ne pouvait être que touchant, nous allions faire un effet monstre sur les affiches, c’était à la fois la volonté divine et quelque chose de sensationnel, et c’est justement parce que le subterfuge était sans prétention qu’il ne manquerait pas de réussir. »

Banco ! Les jumeaux Mann sont accueillis par tout le gratin de l’époque et reçus par les grandes universités américaines pour donner une série de conférences sur la jeunesse intellectuelle et artistique allemande. C’est un pays en pleine effervescence qu’ils découvrent : une littérature qui s’affirme, une scène théâtrale totalement différente et l’essor du cinéma en tant que moyen d’expression inédit. Mais c’est également l’époque de la prohibition, de la justice corrompue, d’une presse à scandale inconnue sur le continent européen, du « problème » des noirs, etc. Fascinés par New York, Chicago et San Francisco, ils détestent les artifices de Los Angeles. Arrivés à Hawaï, l’horizon asiatique leur tend les bras et c’est sans le sous qu’ils embarquent vers le Japon. L’argent manque de plus en plus, les jumeaux doivent régulièrement « faire le point » comme ils disent. La notoriété de leur père fut ici d’un grand secours pour se faire prêter de l’argent et ouvrir des portes qui seraient restées closes pour des citoyens lambda.

Le témoignage de ces deux jeunes européens lancés à la découverte du monde a été publié sous forme de reportages dans les journaux allemands. Le manuscrit original d’À travers le vaste monde ayant disparu, il est impossible de savoir quelle a été la part de chaque auteur, mais on peut déduire que Klaus en a rédigé la plus grande partie compte tenu des différents reportages qu’il a signés. Vingt ans plus tard, il donna dans Le Tournant une version réduite de ce livre dans laquelle il révisa quelques unes de leurs impressions de l’époque : certaines personnes citées n’avaient en effet pas encore pactisé avec le régime nazi. Mais ce qui est fondateur dans ce premier voyage hors de la vieille Europe, c’est la conscience d’un monde en basculement et des prises de position décisives pour le frère et la sœur afin de lutter contre le nationalisme sous toutes ses formes. Tous les deux contraints à l’exil, c’est en Amérique qu’ils décidèrent de s’installer dès mars 1933 avec l’arrivée d’Hitler.

Seule question restant en suspens : qui a dit « les voyages forment la jeunesse »… ?

[1] Six enfants sont nés de l’union entre Thomas Mann et sa femme Katia et malgré l’homosexualité longtemps refoulée de celui-ci : Erika (1905-1969), Klaus (1906-1949), Golo (1909-1994), Monika (1910-1992), Elisabeth (1918-2002) et Michael (1919-1977).

De la longévité du régime grec

Jean-François de Troy. Médée s'enfuit après avoir tué ses enfants (1746). Musée du Louvre

Jean-François de Troy. Médée s’enfuit après avoir tué ses enfants (1746). Musée du Louvre

Que pouvons-nous bien comprendre aujourd’hui lorsqu’on lit les auteurs grecs de l’Antiquité parmi les plus connus – comme Sophocle, Eschyle ou Euripide ? Nous sommes assurément éloignés d’une sonorité, d’une mise en scène et même d’un sens, étrangers aux vanités de notre époque : numérique, médiatique, voire « médialectique »[1]. Les siècles qui nous séparent d’eux les ont placés dans une tour d’ivoire difficile à sonder mais qui semble les protéger de l’éphémère puisque, invariablement, nous sommes ramenés vers eux tôt ou tard. Alors on lit, on relit, on adapte au théâtre de façon plus ou moins convaincante et c’est ainsi qu’on se retrouve le jour de la fête des mères avec Médée entre les mains, plantant son glaive dans la chair de ses deux fils.

Mais la tragédie grecque est d’abord un climat puisque tout ou presque se passe dehors. Il fait chaud, le ciel est lumineux et il y a de la pierre partout. C’est dans ce décor méditerranéen que les gens parlent entre eux, complotent, cancanent, se marient et se tuent. L’agilité de cette poésie consiste à s’adresser à un public assis sous un soleil de plomb pour saisir celui-ci immédiatement, selon un geste et une langue énergiques, mais de façon totalement impersonnelle. Ainsi s’ouvre par exemple Les Trachiniennes de Sophocle :

« C’est une vérité admise depuis bien longtemps chez les hommes qu’on ne peut savoir, pour aucun mortel, avant qu’il ne soit mort, si la vie lui fut douce ou cruelle. »

Dans cet usage de paroles brutes, chacun des personnages se confronte ou se confond avec la vocation de toujours vouloir l’emporter sur l’autre sans demi-mesure. Les héros de la tragédie grecque sortent ainsi nettement vainqueurs ou vaincus, il n’y a pas d’hésitation à avoir sur l’issue d’une pièce. Sophocle encore, paraît le plus linéaire, le plus équilibré à planter son histoire pour la faire basculer d’une seule réplique. On sait par exemple tout de suite qu’Antigone ne survivra pas à la sentence de Créon et c’est précisément dans les doutes exprimés par celui-ci que toute la fin prend son sens :

« Céder pour moi est terrible. Mais résister, pour aller ensuite, avec ma colère, me heurter à un désastre, est terrible aussi. »

Et voilà bien la raison pour laquelle ces tragédiens ne prennent pas un pli : leurs personnages n’ont finalement de cesse de « transactionner » avec eux-mêmes pour mener leur vie, à l’identique des individus d’aujourd’hui. Tous les personnages qui ont suivi dans la littérature ne sont à vrai dire que des copies plus ou moins réussies. Les originaux, ce sont les Grecs ! Qui peut finalement se lamenter avec une haine aussi exaltée que cette Électre envoyant ses menaces dans les airs et pourtant presque figée sur la scène ? Pourtant, à y regarder de près, très peu d’actions viennent animer cette pièce. De même, la Médée livrée par Euripide met davantage en scène le monologue intérieur de son héroïne que le fil de l’intrigue. Même son infanticide n’est pas joué sur scène et seulement suggéré.

Mais lorsqu’elle se dit : « Je leur [Jason et sa nouvelle femme] rendrai ce mariage amer et déplorable, amers cette alliance et mon exil loin de cette terre. Allons, Médée, n’épargne pas ta science, établis tes plans, ourdis tes ruses, va jusqu’à l’horreur : c’est le moment de mettre ton courage à l’épreuve. », alors toute une psychologie se trouve dressée en très peu de mots. C’est aussi une version quasi universelle de la rancune qui semble exister tout à coup dans la seule figure de Médée. En deux phrases, Euripide donne son relief à la vengeance et semble l’immortaliser pour nous, lecteurs. Sa signification exacte reste énigmatique mais son pouvoir symbolique est propulsé avec une force inégalable à nos oreilles. Dans son premier livre, La Naissance de la tragédie (1872), Nietzsche ne s’y était pas trompé en démontrant à quel point les Grecs étaient la source primitive et sensitive de l’art, né de la dualité entre l’apollinien et le dionysien seule capable de libérer l’individu, par un sentiment d’unité mystique disait-il.

C’est pour ces raisons et tant d’autres encore que les auteurs grecs n’ont de cesse de revenir à nous : ils viennent remettre les choses en ordre lorsque la littérature s’égare à vouloir tout mélanger – lorsqu’elle est là avec sa religion, son air du temps et sa critique sociale pour arriver dans notre assiette et que l’on est incapable de distinguer le moindre aliment.

[1] Sur le médialecte, voir le texte consacré à Gérard Genette : « Gérard Genette ou l’art de tourner sa langue dans sa bouche », lundioumardi, 11 mai 2005.