De la longévité du régime grec

par lundioumardi

Jean-François de Troy. Médée s'enfuit après avoir tué ses enfants (1746). Musée du Louvre

Jean-François de Troy. Médée s’enfuit après avoir tué ses enfants (1746). Musée du Louvre

Que pouvons-nous bien comprendre aujourd’hui lorsqu’on lit les auteurs grecs de l’Antiquité parmi les plus connus – comme Sophocle, Eschyle ou Euripide ? Nous sommes assurément éloignés d’une sonorité, d’une mise en scène et même d’un sens, étrangers aux vanités de notre époque : numérique, médiatique, voire « médialectique »[1]. Les siècles qui nous séparent d’eux les ont placés dans une tour d’ivoire difficile à sonder mais qui semble les protéger de l’éphémère puisque, invariablement, nous sommes ramenés vers eux tôt ou tard. Alors on lit, on relit, on adapte au théâtre de façon plus ou moins convaincante et c’est ainsi qu’on se retrouve le jour de la fête des mères avec Médée entre les mains, plantant son glaive dans la chair de ses deux fils.

Mais la tragédie grecque est d’abord un climat puisque tout ou presque se passe dehors. Il fait chaud, le ciel est lumineux et il y a de la pierre partout. C’est dans ce décor méditerranéen que les gens parlent entre eux, complotent, cancanent, se marient et se tuent. L’agilité de cette poésie consiste à s’adresser à un public assis sous un soleil de plomb pour saisir celui-ci immédiatement, selon un geste et une langue énergiques, mais de façon totalement impersonnelle. Ainsi s’ouvre par exemple Les Trachiniennes de Sophocle :

« C’est une vérité admise depuis bien longtemps chez les hommes qu’on ne peut savoir, pour aucun mortel, avant qu’il ne soit mort, si la vie lui fut douce ou cruelle. »

Dans cet usage de paroles brutes, chacun des personnages se confronte ou se confond avec la vocation de toujours vouloir l’emporter sur l’autre sans demi-mesure. Les héros de la tragédie grecque sortent ainsi nettement vainqueurs ou vaincus, il n’y a pas d’hésitation à avoir sur l’issue d’une pièce. Sophocle encore, paraît le plus linéaire, le plus équilibré à planter son histoire pour la faire basculer d’une seule réplique. On sait par exemple tout de suite qu’Antigone ne survivra pas à la sentence de Créon et c’est précisément dans les doutes exprimés par celui-ci que toute la fin prend son sens :

« Céder pour moi est terrible. Mais résister, pour aller ensuite, avec ma colère, me heurter à un désastre, est terrible aussi. »

Et voilà bien la raison pour laquelle ces tragédiens ne prennent pas un pli : leurs personnages n’ont finalement de cesse de « transactionner » avec eux-mêmes pour mener leur vie, à l’identique des individus d’aujourd’hui. Tous les personnages qui ont suivi dans la littérature ne sont à vrai dire que des copies plus ou moins réussies. Les originaux, ce sont les Grecs ! Qui peut finalement se lamenter avec une haine aussi exaltée que cette Électre envoyant ses menaces dans les airs et pourtant presque figée sur la scène ? Pourtant, à y regarder de près, très peu d’actions viennent animer cette pièce. De même, la Médée livrée par Euripide met davantage en scène le monologue intérieur de son héroïne que le fil de l’intrigue. Même son infanticide n’est pas joué sur scène et seulement suggéré.

Mais lorsqu’elle se dit : « Je leur [Jason et sa nouvelle femme] rendrai ce mariage amer et déplorable, amers cette alliance et mon exil loin de cette terre. Allons, Médée, n’épargne pas ta science, établis tes plans, ourdis tes ruses, va jusqu’à l’horreur : c’est le moment de mettre ton courage à l’épreuve. », alors toute une psychologie se trouve dressée en très peu de mots. C’est aussi une version quasi universelle de la rancune qui semble exister tout à coup dans la seule figure de Médée. En deux phrases, Euripide donne son relief à la vengeance et semble l’immortaliser pour nous, lecteurs. Sa signification exacte reste énigmatique mais son pouvoir symbolique est propulsé avec une force inégalable à nos oreilles. Dans son premier livre, La Naissance de la tragédie (1872), Nietzsche ne s’y était pas trompé en démontrant à quel point les Grecs étaient la source primitive et sensitive de l’art, né de la dualité entre l’apollinien et le dionysien seule capable de libérer l’individu, par un sentiment d’unité mystique disait-il.

C’est pour ces raisons et tant d’autres encore que les auteurs grecs n’ont de cesse de revenir à nous : ils viennent remettre les choses en ordre lorsque la littérature s’égare à vouloir tout mélanger – lorsqu’elle est là avec sa religion, son air du temps et sa critique sociale pour arriver dans notre assiette et que l’on est incapable de distinguer le moindre aliment.

[1] Sur le médialecte, voir le texte consacré à Gérard Genette : « Gérard Genette ou l’art de tourner sa langue dans sa bouche », lundioumardi, 11 mai 2005.

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