L’apanage de la jeunesse

par lundioumardi

MannsLundioumardi

Dorée, perdue, décadente, insolente … la jeunesse semble incapable de se suffire à elle-même avec tous ces adjectifs agglutinés contre elle. Il faut dire que ce n’est pas rien cette affaire de jeunesse après laquelle le monde court comme un trésor oublié. Elle devrait être contemplative et pourtant c’est l’objet même de toutes les contemplations. Ce mécanisme n’a cessé depuis les origines, chaque génération livrant son flambeau à la jeunesse dont elle avait accouchée avec la responsabilité de faire tourner le monde – rien que ça ! « La jeunesse montre l’homme comme le matin montre le jour » nous rappelait déjà John Milton (1608 – 1674) en son temps dans Le Paradis retrouvé. Malheureusement on entendrait comme un bruit dans le moteur, un frein à la reproduction de cette mécanique bien huilée : la jeunesse serait de moins en moins capable de répondre à ce qu’on attend d’elle, futile et inconséquente, en route vers la catastrophe d’un monde qui va à sa perte…

Alors, plus tout à fait jeune mais pas encore tellement vieux, je m’assois et pense à Thomas Mann ou plutôt à ses deux « enfants terribles », Erika et Klaus[1]. L’année 1927 ne fut pas du meilleur cru pour les deux aînés de la famille. La dernière pièce de Klaus, Revue à 4, est huée par le public et la critique en mettant en scène les relations croisées et donc homosexuelles entre deux couples. Erika décide quant à elle de prendre des distances avec l’homme qu’elle vient d’épouser, le célèbre comédien Gustaf Gründgens. Et la fiancée de Klaus décide également de rompre pour un homme trente ans plus âgé qu’elle. Ce sera le début d’une relation frère/sœur bâtie pour défendre des idées communes mais aussi complice pour braver les interdits de l’époque : homosexualité, consommation de drogues diverses et variées, etc. Erika a 22 ans, Klaus 21 et tous les deux quittent le port de Rotterdam le 7 octobre 1927, à bord du Hamburg, direction New York. Pendant les dix mois qui vont les séparer de leur retour à Munich, ils en passèrent six à traverser en long et en large les Etats-Unis, trois sur l’île d’Hawaï, puis le Japon, la Corée, avant de rejoindre Moscou par une traversée de la Sibérie.

Jeunesse insouciante mais créative, les enfants Mann partent le cœur léger. Ils sont plus ou moins tenus par la promesse de fournir un récit de voyage aux éditions Fischer mais rien ne presse sur le pont du bateau. Ce qui les inquiète davantage c’est l’accueil qui leur sera réservé une fois sur place. Thomas Mann est mondialement connu mais eux savent que pour se faire une place dans les cercles new-yorkais il faut une originalité :

« Que nous restait-il ? Nous hésitions entre les tortues, une pendule de cheminée et une poule couveuse. C’est alors que l’idée des jumeaux nous est venue à l’esprit. Voir un tel couple voyager ensemble ne pouvait être que touchant, nous allions faire un effet monstre sur les affiches, c’était à la fois la volonté divine et quelque chose de sensationnel, et c’est justement parce que le subterfuge était sans prétention qu’il ne manquerait pas de réussir. »

Banco ! Les jumeaux Mann sont accueillis par tout le gratin de l’époque et reçus par les grandes universités américaines pour donner une série de conférences sur la jeunesse intellectuelle et artistique allemande. C’est un pays en pleine effervescence qu’ils découvrent : une littérature qui s’affirme, une scène théâtrale totalement différente et l’essor du cinéma en tant que moyen d’expression inédit. Mais c’est également l’époque de la prohibition, de la justice corrompue, d’une presse à scandale inconnue sur le continent européen, du « problème » des noirs, etc. Fascinés par New York, Chicago et San Francisco, ils détestent les artifices de Los Angeles. Arrivés à Hawaï, l’horizon asiatique leur tend les bras et c’est sans le sous qu’ils embarquent vers le Japon. L’argent manque de plus en plus, les jumeaux doivent régulièrement « faire le point » comme ils disent. La notoriété de leur père fut ici d’un grand secours pour se faire prêter de l’argent et ouvrir des portes qui seraient restées closes pour des citoyens lambda.

Le témoignage de ces deux jeunes européens lancés à la découverte du monde a été publié sous forme de reportages dans les journaux allemands. Le manuscrit original d’À travers le vaste monde ayant disparu, il est impossible de savoir quelle a été la part de chaque auteur, mais on peut déduire que Klaus en a rédigé la plus grande partie compte tenu des différents reportages qu’il a signés. Vingt ans plus tard, il donna dans Le Tournant une version réduite de ce livre dans laquelle il révisa quelques unes de leurs impressions de l’époque : certaines personnes citées n’avaient en effet pas encore pactisé avec le régime nazi. Mais ce qui est fondateur dans ce premier voyage hors de la vieille Europe, c’est la conscience d’un monde en basculement et des prises de position décisives pour le frère et la sœur afin de lutter contre le nationalisme sous toutes ses formes. Tous les deux contraints à l’exil, c’est en Amérique qu’ils décidèrent de s’installer dès mars 1933 avec l’arrivée d’Hitler.

Seule question restant en suspens : qui a dit « les voyages forment la jeunesse »… ?

[1] Six enfants sont nés de l’union entre Thomas Mann et sa femme Katia et malgré l’homosexualité longtemps refoulée de celui-ci : Erika (1905-1969), Klaus (1906-1949), Golo (1909-1994), Monika (1910-1992), Elisabeth (1918-2002) et Michael (1919-1977).

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