L’art d’être méchant

par lundioumardi

Lundioumardi

Il a refait surface en vitrine des librairies Le Bouquin des méchancetés – Et autres traits d’esprits de François-Xavier Testu. Logique commerciale quand tu nous tiens… l’ouvrage figurait parmi les meilleures ventes de Noël dernier et comme la rengaine publicitaire ne cesse déjà de le marteler : « les fêtes approchent ! »

L’« auteur » est avocat et professeur de droit à l’université François-Rabelais de Tours. Son métier lui a donné le goût des bons mots, épigrammes et autres ponts-neufs[1] ; une qualité qui se perd chez les robes noires… Un été où il s’était réfugié chez des amis dans le Beaujolais pour fuir la chaleur, François-Xavier Testu décidait avec Francis-Édouard Chauveau – à qui le livre est dédié – de restituer « les méchancetés les plus drôles que tel personnage avait pu destiner à tel autre », chaque anecdote étant complétée par une notice biographique[2]. Un moyen de tendre l’oreille aux vacheries échangées dans les cercles littéraires, cabinets politiques ou les salons de l’Angleterre post-victorienne. L’intérêt réside donc aussi dans le mélange des genres dont voici un bref aperçu :

Georges Clémenceau, à la mort de Félix Faure : « En entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui. » Rodin au jeune Picasso qui était venu lui montrer un de ses tableaux : « Commencez par signer, que je sache dans quel sens ça se regarde ! » Ou encore Karl Lagerfeld au sujet de Yves Saint-Laurent : « L’alcoolisme de Saint-Laurent ne rendait pas ses robes plus belles. Les couturiers effondrés comme des fleurs non-arrosées dans des T-shirt sales, ce n’est pas mon truc. » Un recueil qui n’exige pas de lecture continue, que l’on prend et que l’on repose à loisir pour apprécier le verbe de telle ou telle personnalité.

Par ses affinités, Testu a préféré les figures historiques de la politique aux artistes et écrivains, cités en moins grand nombre. Certains prestigieux absents étonnent malgré tout dans cette compilation : Gustave Flaubert, Louis-Ferdinand Céline ou encore Julien Gracq font partie des oubliés du livre. Autre écueil : à la préface narcissique et complaisante de Philippe Alexandre – intitulée « Moi, méchant ? » – dans laquelle il encense sa propre carrière de journaliste, on aurait davantage préféré une réflexion sur la notion de méchanceté, à l’instar de Jean-Paul Morel et son anthologie du Meilleur des insultes et autres noms d’oiseau qui avait le mérite d’interroger le sens et la vocation de ce registre littéraire[3]. Enfin, un index des noms propres aurait amplement facilité cette lecture en pioche : le classement alphabétique des auteurs sélectionnés permet effectivement d’accéder rapidement à leur entrée – à condition encore d’avoir un nom particulier à chercher – mais il est totalement inefficace quand il s’agit par exemple de trouver la victime à laquelle le couperet est adressé.

Malgré ces lacunes, le livre pose la question intéressante de savoir si la méchanceté, quand elle est talentueuse et incisive, ne perd pas de sa puissance à être lue. Philippe Alexandre et François-Xavier Testu ont raison d’insister sur le fait que les meilleures formules sont celles qui ont été conçues dans la spontanéité, telles les fameuses joutes verbales entre Churchill et de Gaulle, dont la portée reste indissociable de la carrure et de la voix des deux protagonistes, et que l’écrit ne parvient pas à rendre dans sa pleine dimension. Mais comment résister à une anecdote du type : Churchill, portant un nœud papillon à pois sur une chemise à carreaux, entre dans le bureau londonien du général de Gaulle qui entame les hostilités de la façon suivante : « Je ne savais pas que c’était carnaval à Londres », Churchill lui rétorquant du tac au tac : « Tout le monde ne peut pas se déguiser en soldat inconnu. » Ambiance …

Mais dans ce florilège de dents dures qui sillonne le livre, le rire laisse parfois la place à un sentiment d’amertume devant ce triste constat : si nous sommes aussi vaches que nos ancêtres, c’est sans le panache qui était le leur. Une pique de Nicolas Sarkozy ou de Jacques Chirac manque cruellement de saveur et d’audace devant la plus petite pichenette de Victor Hugo ou d’Anatole France. Les temps changent me direz-vous… il est vrai qu’aujourd’hui l’insulte n’est plus l’apanage de brillants esprits : elle court péniblement en 140 signes de sinistres twittes, le souffle court et le verbe gras.

[1] Chansons satiriques que les bateleurs chantaient devant le pont éponyme.

[2] TESTU François-Xavier, Le Bouquin des méchancetés – Et autres traits d’esprit, Paris, éd. Robert Laffont, 2014, 1184 p.

[3] MOREL Jean-Paul, Le meilleur des insultes et autres noms d’oiseaux, éd. Mille et une nuits [hors commerce], 2015. Voir : « Insultez-moi Benoit ! », Lundioumardi, 7 juillet 2015.

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