Le vacarme et le réel

par lundioumardi

LedésespéréLundioumardi

         Gustave Courbet, Le désespéré, 1845

 

Il n’aura pas fallu bien des jours pour que le vacarme et l’indécence reprennent leurs droits ! Avaient-ils seulement cessé ne serait-ce qu’une poignée d’heures que dès le samedi 14 novembre Laurent Wauquiez proposait la création de « centres d’internement anti-terroristes spécifiquement dédiés » pour toutes les personnes « fichées ». On aurait pu espérer le temps imparti au silence de la part de tous mais c’était sans compter sur le règne d’une communication tyrannique qui n’a que faire du réel. Il avait déjà fallu être Charlie ou ne pas l’être, il fallait désormais être Paris ou ne pas l’être, mettre un drapeau tricolore sur son profil Facebook ou ne pas le mettre, se sentir en guerre ou rejeter l’idée de cette menace comme une offense à tous les Musulmans de France. La France des attaques du 7 janvier s’était consolée sur le thème de l’unité du peuple français à peu près aussi longtemps que durent les roses. Le discours officiel propose cette fois-ci de le faire sur le thème de la peur, selon une dialectique qui se voudrait en phase avec le sentiment des Français. Alors François Hollande réunit le Congrès et envoie ses bombes, Manuel Valls insiste sur la pérennité de la menace et Nicolas Sarkozy propose un bracelet électronique aux 11 000 fichés « S », parmi lesquels on compte aussi des hooligans et des zadistes.

Les journalistes ne sont pas en reste, engagées dans une course affolante à l’image la plus terrifiante, la plus dévastatrice et sans la moindre conscience des répercutions que cela engendre sur le public – sans parler des familles des victimes qui assistent presque à la mort de leurs proches sur la place publique. Parce que dans cette communication à outrance, chacun s’est improvisé le temps d’un instant, y compris monsieur et madame lambda, spécialiste es attentats terroristes, prêcheur de la grande vérité et commercial en techniques de recueillement. Privilégier en somme les émotions pour surtout éviter d’avoir à affronter le réel : parler de terroristes et de criminels pour ne pas employer intégristes musulmans ou djihadistes, substituer la marque « Daech » aux velléités d’un État islamique, prendre la mesure de forces antagonistes au sein de l’Islam, peut-être enfin constater que le « multiculturalisme » est un échec. L’histoire avait permis de comprendre qu’il était dangereux de réduire Hitler à un fou capable de galvaniser les foules et pourtant nous répétons les mêmes erreurs. C’est ce que souligne le journaliste Eric Leser dans un récent article parus sur Slate.fr de la façon suivante :

« L’État islamique et ses adeptes ne sont pas une bande de psychopathes et de « paumés » en mal d’exaltation. On en trouve dans leurs rangs, mais c’est aussi et surtout un groupe religieux et militaire organisé, disposant de dirigeants compétents avec une stratégie cohérente au service de la guerre sainte (djihad). »[1]

Et puisqu’il faut bien un peu de littérature pour supporter tout cela, quittons-nous cette semaine avec ces quelques mots de Victor Hugo : « Prenons virilement la situation. L’équilibre est rompu. La situation actuelle a ce mérite de n’avoir que deux issues, la guerre d’Europe ou la révolution d’Europe. Le dénouement, je suis convaincu que les peuples le déroberont aux rois, et qu’au lieu de la situation sanglante on aura la solution pacifique, au lieu de la guerre la révolution, au lieu du glaive tiré la fraternité proclamée. »[2]

[1] LESER Éric, « La vraie nature de Daech », Slate.fr, 15 novembre 2015. Disponible sur : http://www.slate.fr/story/109981/daech-vraie-nature

[2] HUGO Victor, Choses vues, fragments sans date – postérieurs au retour de l’exil.

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