Nostalgies d’Apostrophes

par lundioumardi

Occasionnellement, Lundioumardi revient cette semaine sur une émission de télévision. Pour le 40ème anniversaire du premier numéro d’Apostrophes, France 2 a diffusé vendredi dernier une rétrospective des « temps forts » de ce rendez-vous littéraire[1]. C’est Pierre Assouline qui a orchestré cet hommage conçu sous la forme d’un abécédaire lacunaire – certaines lettres manquent – en interrogeant Bernard Pivot sur les différents extraits et les coulisses de l’émission.

Ces images et ces débats occupent une place à part dans notre patrimoine audiovisuel, dont la qualité explique une longévité de 15 années (1975-1990), au cours desquelles Pivot a œuvré tel un authentique et populaire passeur de livres. Parce-que comme il le rappelle lui-même à plusieurs occasions, de nombreux ouvrages se sont retrouvés entre les mains du grand public qui les achetait – contre toute attente – par « reconnaissance » à une personne entendue dans l’émission ; citons par exemple L’homme de paroles du linguiste Claude Hagège ou Le Je-ne-sais-quoi et le Presque rien de Vladimir Jankélévitch qui ont été de grands succès de librairie malgré une écriture et des disciplines souvent négligées en raison de leurs complexités.

Mais Apostrophes c’était aussi et surtout un laboratoire incroyable de représentation de l’histoire des idées, selon des interactions n’allant pas toujours de soi. S’il était touchant, et d’une certaine façon naturelle, de réunir Roland Barthes et Françoise Sagan pour disserter autour de l’Amour, interroger l’œuvre du Marquis de Sade par une confrontation entre Elisabeth Badinter et Jean-Jacques Pauvert ne pouvait qu’opposer deux points de vue irréconciliables sur l’idée même de ce qu’est la littérature. Apostrophes devenait ainsi l’espace où la liberté de ne pas s’entendre faisait rage avec l’intelligence comme seul remède ; à l’instar de Simon Leys venu régler son compte à la coterie des intellectuels maoïstes en démontant le livre de Maria Antonietta Macciocchi (Deux mille ans de bonheur – 1983) ; malheureux bouc-émissaire, Macciocchi confessa des années plus tard à Pivot, lors d’une rencontre fortuite à Rome, que ce débat avait ruiné sa carrière et qu’elle avait pris pour tous les autres.

25 années que le clap de fin d’Apostrophes a résonné … si court et si long à la fois ! Pivot lui est toujours là pour en parler avec une égale passion mais les choses ont radicalement changé depuis. Impensable aujourd’hui d’imaginer sur nos antennes le romantique nuage de fumée et le non moins romantique Bukowski quittant le plateau totalement pété. Les journalistes et les écrivains ne sont plus les mêmes, tout comme les attentes d’un public qui a les yeux rivés sur le « buzz ». Une télévision désormais à l’affût des « clash », dont on ne cesse de nous rabattre les oreilles au péril de la réflexion. A entendre Nadine Morano s’écharper sur la notion de « race blanche », on finirait presque par regretter la disparition de Glusksmann et les autres « nouveaux philosophes » ; ou pas… ! Mais terminons ce billet avec une dernière nostalgie, celle d’avoir pu revoir Claude Lévi-Strauss lors de son tête-à-tête avec Pivot et disant ceci :

« […] dans l’esprit j’ai toujours vécu ailleurs ou à d’autres époques que la mienne. Je me sens en réalité […] beaucoup plus un homme du XVIIIème siècle – peut-être davantage encore du XIXème siècle – qu’un homme de ce siècle où, en réalité, tout ce que j’aime, tout ce à quoi j’attache du prix – je ne suis pas en train de faire son procès ni de le condamner, c’est une confession autobiographique que je suis en train de vous faire – et bien tout ça est en train d’être détruit et de disparaître. »

Bonne semaine !

[1] L’émission est disponible en replay quelques jours encore sur : http://pluzz.francetv.fr/videos/les_vendredis_d_apostrophes.html

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