Geneviève Peigné et le branchage familial

par lundioumardi

Le Massacre des Innocents

« […] la dernière d’une lignée qui part à la recherche de ses ascendants pour occuper le vide des descendants. »[1] Cela peut être un début pour évoquer le dernier livre de Geneviève Peigné qui vient de paraître aux éditions Les Lisières. On retrouve dans ce passage, aux allures simples, nombre des thèmes chers à l’auteure : la filiation, l’intime, la solitude, l’aventure intérieure. Et plus encore ce que l’écriture permet de démêler, de révéler et aussi parfois de laisser jouer pour soulager. Cette part de mystère inhérente à l’écrit que le titre du livre annonce déjà avec force : Ma mère n’a pas eu d’enfant.

En 2003, « âgée de 54 ans tout de même », la narratrice faisait face au décès de son père, après la mort de sa mère un an auparavant. Fille unique et sans enfant, elle se confronte au clap de fin de cette lignée dont elle est le dernier maillon et décide de partir à la recherche de ceux d’avant – leurs mots, leurs silences, leur passé, leurs archives, leurs difficultés d’autrefois, dans le court XXe siècle de tous les dangers. « SEPT dans la loi de l’affection. / Sur le versant des décédés avant ma naissance, j’ai entendu évoquer : / Francis, mon grand-père maternel. HUIT. / Maurice-Eugène, frère de René, grand-oncle paternel. Mort sans enfant. NEUF. // Des doigts d’une main le premier lot. / Et dans l’autre le second. / J’entreprends ici de les mettre à la porte – ou au monde. / J’ai besoin de récupérer les mains libres. »

Tour à tour, Geneviève Peigné (re)fait la connaissance des siens. Elle traque leur compagnie, ce qui semble parfois la laisser encore plus seule que tout à l’heure. « Tu es bien au courant, les livres ne se sont pas privés de t’en avertir : il y a une solitude définitive qui ne s’évite pas – une armada de famille ne t’en protègerait pas. » Des attachements naissent mais aussi parfois des inimitiés parce que toujours elle doit rester indiscrète avec ces morts au-dessus de sa tête. Dans cette France des clochers, les hommes ont des fusils, les femmes restent là le torchon à la main, et sous sa main à elle l’auteure interroge ce que les mots et le passé peuvent avoir de périmés.

Mais ce récit c’est aussi l’occasion d’interroger l’écriture et la lecture. La manière dont on vit avec pour comprendre et/ou supporter. « J’arrive à y croire. / À demander de l’aide à le livre. / Ça a toujours marché. Jusque-là, toujours ça marchait. » Comme ses ancêtres, Geneviève Peigné se pose la question de savoir si, après tout, elle aussi n’est pas en guerre : « Il dirait : une guerre m’a été imposée, en réponse j’en ai choisi une autre ; on ne peut pas vivre hors la guerre ; va faire les tiennes. / Que répondrais-je ? / Que ma guerre c’est l’écriture ? / Guerre pour moi nécessaire – est-elle suffisante ? / Ceux qui verront les cartes numérisées verront un fils aimant. Seront dispensés d’échafauder que cette plainte de mal nourri et long ennui émane peut-être de l’enfance. / La chose peut arriver d’aimer qui vous fait mal. »

Un livre dans lequel on retrouve également Odette, personnage/auteure central de L’interlocutrice[2] ; moins longtemps mais non moins importante. On croise aussi la boussole d’autres auteurs lorsqu’elle-même « passe la main à de plus costauds » : Pessoa, Kafka ou encore Henri Calet. À mesure que les branches de l’arbre familial avancent vers les dernières pages, c’est tout un rapport sur les questions humaines et l’extinction d’une espèce qui se dessine dans ce récit à la calme et profonde inquiétude dont la construction parvient à faire glisser le particulier vers une forme agile de l’universalité. « Et, en rafales, les questions gigantesques – à quoi serviront les musées, les livres ? À quoi bon la mémoire collective – à quoi sert-elle déjà ? Si le vivant se retire ? » Ma mère n’a pas eu d’enfant et peut-être un soulagement ?

[1] PEIGNÉ Geneviève, Ma mère n’a pas eu d’enfant, éd. Les Lisières, 2021. Tableau : Benvenuto di Giovanni di Meo del Guasta, Le Massacre des Innocents, 1483.

[2] PEIGNÉ Geneviève, L’interlocutrice, éd. Le Nouvel Attila, 2015. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/10/06/ce-que-nous-allons-chercher-dans-les-livres/