Une vie d’outils, de poésie et de mitraillettes

par lundioumardi

Vivalanarchielundioumardi

Le 15 juillet 1927, deux figures incontournables de l’histoire révolutionnaire mais aussi de l’histoire de l’anarchie se rencontraient à Vincennes : Nestor Makhno (1888-1934), qui n’a pas encore quarante ans ce jour-là mais porte déjà toutes les séquelles laissées par une vie de combats menés pour libérer l’Ukraine du joug impérial puis de la tyrannie bolchévique ; Buenaventura Durruti (1896-1936), qui est de retour d’Amérique latine et qui a l’intention de regagner son pays, l’Espagne, afin de dézinguer le régime de Primo de Rivera et de poursuivre la lutte contre les injustices des gouvernants et des patrons.

Cette journée, qui a eu lieu par hasard au lendemain de la fête nationale du 14 juillet en France, on la retrouve en images dans une bande-dessinée en deux volumes conçue par Bruno et Corentin Loth, joyeusement intitulée Viva l’anarchie ![1]. La veille de cette rencontre, une fête avait déjà été organisée dans la librairie parisienne Le Libertaire afin de célébrer la libération de Durruti, Francisco Ascaso et Gregorio Jover après un an d’incarcération au terme de laquelle ils avaient manqué de peu d’être extradés vers l’Argentine pour différents braquages. À cette occasion, Nestor Makhno et sa compagne, Galina Kouzmenko, organisent chez eux une rencontre qui voit se réunir Durruti, Yacov Doubinsky, Émilienne Morin, Louis Lecoin mais aussi Ascaso et Berthe Faber. Une discussion s’engage alors entre Durruti et Makhno autour de leurs actions et des valeurs libertaires qu’ils ont toujours défendues.

Insuffisamment abordés par la littérature, les deux volumes parviennent à restituer les événements de l’époque et les forces en présence d’un territoire à l’autre. Makhno, celui qui faisait « pousser les communes libres comme des champignons ! », retrace toute l’aventure libertaire de Gouliaï-Polié, ville ukrainienne de 15 000 habitants dans laquelle les ouvriers et les paysans ont pu reprendre la main sur leurs terres et leur destin grâce aux soviets libres, organisation locale de la société par les travailleurs qui l’occupent et que le régime bolchévique a tout aussitôt pervertis dans l’ensemble de l’URSS pour imposer la domination du parti. Autre expérience, Durruti revient quant à lui sur son entrée à la CNT (Confédération nationale du travail), syndicat anarchiste, en 1917, et les nombreuses actions qu’il a entreprises pour renverser l’oppression des patrons partout où il s’est retrouvé, de l’Espagne à Cuba en passant par les pays d’Amérique latine.

Chacun de leur côté, les deux hommes ont déverrouillé les chaînes et libéré des hommes de l’oppression. Ils ont croisé la route de figures incontournables de l’histoire libertaire que l’on voit passer au fil des pages : de Voline à Kropotkine en passant par Emma Goldman. On peut y lire également le rôle insupportable joué par Trotski dans la mise en place de toute une propagande destinée à réduire ce qu’on appelait désormais la Makhnovchtchina (« l’Empire de Makhno ») à une entreprise de banditisme à vocation antisémite, révélant toutes les limites d’une logique de parti vissé à sa soif de pouvoir et d’autorité.

Des luttes bien entendu. Mais aussi des débats entre les personnes réunies à cette occasion. Sur l’usage de la violence notamment, quand il faut choisir entre la « légitime violence » ou « la révolution par l’éducation ». La difficulté en Espagne d’unir ouvriers et paysans alors même que « Les ouvriers et les paysans espagnols ont l’éducation politique et syndicale que n’avaient pas les Russes en 1917, tout juste sortis du servage. » Une rencontre tout au long de laquelle les deux hommes regardent derrière eux pour toujours mieux envisager le présent, tantôt déterminés mais aussi parfois résignés. Au lendemain de cette journée, Makhno retourna travailler dans l’usine Renault dans laquelle il avait été embauché comme ouvrier en 1925. Durruti, quant à lui, devra patienter encore quatre années avant de pouvoir retourner à Barcelone. Ils avaient tous les deux promis de se retrouver en Espagne pour faire la révolution mais le vent de l’histoire a balayé sur son chemin la possibilité de ces retrouvailles.


[1] LOTH Bruno et LOTH Corentin, Viva l’anarchie !, éd. La Boîte à Bulles, 2021.