De Saint-Ouen au monde précaire

par lundioumardi

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Il faut peut-être ne pas pouvoir dépasser les 100 kilomètres pour apprécier différemment ce qui se trouve à quelques mètres de chez soi. Quitter Paris, le trop vu 17e arrondissement, traverser les Maréchaux, passer devant la Tour Bichat sans la regarder ni la respirer et mettre les deux pieds dans Saint-Ouen sans un projet spécial. C’est samedi sous le soleil et il y a la queue devant les kebabs et l’opticien de l’avenue Gabriel Péri. Là je retrouve la mixité du triangle Guy Moquet-La fourche-Brochant d’il y a quinze ans avant que cela ne devienne trop partout la ville uniforme. Je marche et pense à l’enfance des deux sœurs C., au trajet qu’elles ont dû faire souvent la nuit quand elles sortaient dans Paris, de la rue des Canettes à la rue Soubise sans un rond pour payer le taxi.

On compte trois librairies à Saint-Ouen, soit environ deux ou trois fois plus qu’au Havre. J’entre dans celle appelée Folies d’encre parce qu’au pas de la porte le libraire masqué m’y invite avec un sourire que je distingue à peine. À côté de la caisse, derrière le radiateur ambulant et la corbeille à papier, il y a le rayon poésie. Ce n’est pas idiot de l’avoir mis là parce qu’une libraire place de Clichy m’a dit un jour « c’est ce qu’on nous vole le plus, le théâtre et la poésie, comme si les gens refusaient de payer pour ça ». Ce qui serait consternant ce serait de voir quelqu’un prendre le risque de se faire attraper pour chiper un mauvais roman. Voler Baudelaire ou Verlaine, cela dénote déjà un certain panache.

À la lettre « V » du rayon poésie de Folies d’encre il n’y a pas que Verlaine. Il y a Venaille Franck, L’homme en guerre. « Épuisé » indique le site de réservations Place des libraires depuis samedi. Ce qui voudrait dire que ce jour-là souslesoleilsansunprojetspécial j’ai pu faire l’acquisition d’un ouvrage désormais introuvable dans une autre librairie en France. Ce livre ici ce n’est pas un hasard mais, ça, les libraires l’ignorent. Ils ne savent pas que le poète a arpenté des centaines de fois les rues autour pour voir jouer le Red Star de Saint-Ouen en suivant des itinéraires avec un soin presque maniaque, voire superstitieux : « Ce qui compte c’est de retrouver ses traces : suivre le même trottoir, passer devant les mêmes magasins, être habillé de la même manière que le dimanche précédent sauf si, justement, ce jour-là, l’équipe a perdu. Alors, dans ce cas, il faut tout modifier. »[1]

Avancer dans les rues de Saint-Ouen et penser à l’homme en guerre. Contre la maladie jusqu’au bout. Contre les illusions, en évitant le piège du trop réel. Des batailles qu’il a menées avec l’écriture à Trieste, Istanbul, Paris, Londres, Milan, Ostende. Partout à l’intérieur de lui. C’est aussi l’homme envoyé deux ans pendant la guerre d’Algérie avec une arme jamais chargée sur son épaule. Dans ce livre composé de cinq entretiens, il revient sur ses batailles et la principale menée physiquement et mentalement entre son lit et son bureau pour écrire. « […] la maladie, si elle me fait peur, si je la crains, si elle s’installe au nœud même de toute interrogation sérieuse sur le monde, m’apparaît avec un visage double. À la fois celui d’un complice, d’une compagne ancienne jamais répudiée. Également comme le masque terrifiant de l’ennemi ancestral. Je vous le déclare simplement : être poète, pour moi, c’est être malade de l’écriture et entretenir des rapports névrotiques avec sa langue maternelle. » Plus loin il dira avoir écrit « en venaille ».

Le Red Star, l’enfance, la guerre, cavalier/cheval et quitter Saint-Ouen en remontant l’avenue de la Porte-de-Montmartre. Je me demande si Micha se rendait avec Franck pour voir jouer l’équipe du Red Star le dimanche et si elle prenait le même itinéraire que lui. Au croisement des Maréchaux c’est la misère crasse des vendeurs à la sauvette, tous les masques ici ont été jetés par terre et jamais on n’y croisera un sourire. Je trouve qu’il y a encore dans ces endroits davantage de poésie que dans le triste spectacle quelques mètres plus haut de la rue du Poteau et ses produits rutilants. Bonjour veau, vache, cochon et au milieu la folie consumériste d’un samedi bourgeois dans le désormais nommé « beau 18e ». Peu m’importe puisque j’ai Venaille dans mon sac et que bientôt je pourrai penser avec lui « Écrire avec ce que l’on dérobe au monde précaire. »

[1] VENAILLE Franck, L’homme en guerre, éd. La Renaissance du Livre, 2000. Voir aussi : https://lundioumardi.wordpress.com/2017/05/15/franck-venaille-se-situer-au-monde/ et https://lundioumardi.wordpress.com/2018/08/28/sans-fin/