La possibilité de l’inachevé

par lundioumardi

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Sans doute la colère et le dégoût ne supportent pas la médiocrité d’une expression imprécise et gagnent à être tus quand ils ne sont pas muris par la pensée. Cette colère et ce dégoût, nous sommes pourtant nombreux à les ressentir chaque jour dans nos métropoles gentrifiées, étouffés par la domination d’une prétendue beauté inévitablement lissée et esthétisée avant d’être consommée, le tout dans un corps social appauvri de finalement devoir extraire de la valeur à l’ensemble de ses choix mais aussi à ce qui individuellement le détermine. Jusqu’à sa propre imagination. Une colère et un dégoût pour certains, une guerre qui se déroule sur tous les fronts pour Annie Le Brun qui voit dans « la collusion de la finance et d’un certain art contemporain, l’origine d’une entreprise de neutralisation visant à installer une domination sans réplique. »[1]

Loin d’une simple diatribe contre l’art contemporain, son essai intitulé Ce qui n’a pas de prix décortique la brutalité d’une mécanique qu’elle nomme « le réalisme globaliste » dont la vocation est de vider tout esprit de sa faculté critique, dans une « société qui nous impose la sidération comme nouveau rapport au monde », aménageant un espace public parfaitement dominé par les start-up culturelles engraissées dans la ruche des bénéfices financiers, mais aussi politiques, médiatiques et relationnels : la vocation d’un art contemporain qui n’est plus, selon Annie Le Brun, dans son propos mais dans son protocole événementiel pour garantir le mariage entre la culture et la finance, ne manquant pas de rappeler l’exemple du « premier dîner donné au Louvre, dans la salle de La Joconde, où deux cents personnalités du monde des arts et de la culture se sont bousculées pour fêter une des plus grosses entreprises de dépeçage culturel jamais conçues » à l’occasion de la présentation aux médias de la collection des sacs imaginés par Jeff Koons pour le compte de la Fondation Vuitton et de la famille Arnault à partir de cinq tableaux de grands maîtres : La Joconde, La chasse au tigre de Rubens, La gimblette de Fragonard, Champ de blé avec cyprès de Van Gogh et Mars, Vénus et Cupidon de Titien.

Mais les musées, les œuvres ne sont pas les seuls terrains de ce détournement qui n’a rien d’artistique et encore moins d’innocent. « Les foires d’art contemporain en multiplient les répliques, devenant le lieu éphémère, où les plus riches se manifestent avec ostentation, sûrs d’y trouver le mode de valorisation directement proportionnel à leur pouvoir de prédation. Les innombrables festivités, dont celles-ci sont le prétexte, témoignent combien « la secte de la fortune exulte de voir ainsi l’art transformer le butin de l’exploitation sociale en ticket d’entrée dans les hautes sphères, et même en noble habit de philanthrope »[2]. En fait, ce que l’on ne manque jamais d’y célébrer, c’est que l’art contemporain est devenu la formidable place de change, où tout est convertible en son contraire et réciproquement. Au point que je n’hésiterai pas à y voir le rituel où se recrée sans cesse le modèle symbolique de la financiarisation du monde que nous sommes en train de subir. »

Outre le basculement de l’art s’oubliant dans la commercialisation la plus dispendieuse de son contemporain, c’est la domination institutionnelle des consciences qui est bien la cible de l’auteure : « le changement est que, depuis quelques années, ce sont artistes-entrepreneurs, galeristes-rabatteurs, critiques d’art-promoteurs et commissaires-prescripteurs, qui travaillent aussi dans le même sens. Et dans cette perspective, l’incontestable supériorité d’un certain art contemporain est d’être devenu l’alibi culturel prétendument libérateur, pour faire l’impasse sur toute notion de beauté et de laideur et, par là même, provoquer une anesthésie sensible se développant avec une indifférence logique susceptible d’effacer jusqu’à la moindre velléité de s’opposer à quoi que ce soit. »

On pourrait lui répondre que tout cela reste éloigné des réalités, l’apanage d’une certaine élite à cocktails heureuse de s’encanailler sous le drapeau du « capitalisme artiste ». Mais ce serait fermer les yeux sur un processus qui va bien au-delà, allant de l’espace urbain aménagé par l’esthétique de la marchandisation, en passant par les musées mis aux normes de cet « art des vainqueurs » et de plus en plus détournés pour abriter la confusion des genres à des fins commerciales, jusqu’au corps humain devenu le nouveau support de cette entreprise de marquage, un figurant victime de son propre recyclage. « La même promesse est attendue de l’organique, puisque c’est un corps totalement épilé, poncé, remodelé qui est devenu le symbole de ce monde sans négativité ni intériorité, où tout glisse pour revenir en boucle, au gré d’une éternelle rédemption cosmétique. »

La sensation fondue dans le sensationnel, des événements, des chiffres, un appauvrissement général, la LVMHisation de l’art, des corps déshumanisés, vidés de leur érotisme… le tableau que nous peint Annie Le Brun est bien sombre : « Il en résulte une saturation qui bloque l’imagination, prise en otage dans cette multitude de réductions à l’identique. De l’engourdissement à la paralysie, ainsi débute le dressage à la laideur, au cours duquel s’apprend d’abord à ne pas voir que ces modèles réduits sont avant tout des compressions de mensonges idéologiques, durcies par la misère des populations exploitées qui fabriquent à la chaîne l’illimité d’une positivité sans réplique. »

Alors on s’apprête à fermer le livre, avec notre colère et notre dégoût avivés mais auxquels s’ajoute désormais « […] la peur qui assiège chacun au cœur de sa pensée, la peur de voir surgir la forme qui ouvre sur le néant qui nous habite. » Un abîme. Pourtant, ici ou là, du Gazouillis des éléphants[3] aux mouvances imprévisibles de l’histoire, Annie Le Brun continue de croire que des « passages » existent pour se réapproprier le monde, regagner son espace de liberté par un éblouissement intérieur auquel elle ne renonce pas puisqu’il « en va toujours de cet inachevé dont la plus belle qualité est d’engendrer l’inachevé. »

[1] Toutes les citations sont tirées de : LE BRUN Annie, Ce qui n’a pas de prix, éd. Stock, 2018.

[2] Annie Le Brun cite ici : LIEBERMAN Rhonda, « Amasseurs d’art », Le Pire des mondes possibles, hors-série 2015 de la revue Agone.

[3] MONTPIED Bruno, Le Gazouillis des éléphants, éd du Sandre, 2017. Voir : http://www.editionsdusandre.com/editions/livre/176/gazouillis-des-elephants