Bègue est le poète

par lundioumardi

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Le recueil entre les mains n’est pas le mien c’est celui de S. qui m’a dit « tiens je t’offre le mien. » Et puis S. ajoute que c’est peut-être mieux d’écouter le poète sur un enregistrement avant de le lire soi-même. Ghérasim Luca à l’échappée sonore. Le dernier livre inédit de lui publié en 2018 s’intitule Je m’oralise (éd. Corti) et s’ouvre sur la formule « Il m’est difficile de m’exprimer ». Écrit entre 1964 et 1968, le texte constitue une sorte de définition du travail de Ghérasim Luca qui n’avait jusque-là jamais théorisé sa recherche poétique ni exposé ce qu’il essayait d’atteindre : « les secrets endormis au fond des mots surgissent ». Sur le papier c’est une expérience d’un autre ordre : au fracas des mots qui se fondent et se défoncent sur des pages décomposées, « Comme le crime / entre le cri et la rime »[1].

Les fracas, Ghérasim Luca les porte doublement depuis la naissance : né à Bucarest dans le quartier juif Dudesti-Vacaresti le 10 ou le 23 juillet 1913 (les documents officiels portent l’une ou l’autre date), il se prénomme Zola ou Salman selon que l’on se rapporte aux souvenirs de sa famille ou à l’acte de naissance. Élevé dans la communauté juive ashkénaze, il se familiarise rapidement au français, à l’allemand et au yiddish. Dès les années 1930, il commence à publier dans des revues post-dadaïstes avant de faire un détour par la case prison après la diffusion du texte Pula-La Bite aux côtés de Paul Paun et de Pérahim. S’il échappe à la déportation pendant la guerre, il se dit lui-même « naufragé » à force de vivre dans cette angoisse. « Élever les angoisses tendues / au-dessus de la tête / Marquer un léger temps d’arrêt / et ramener la vie à son point de départ / Ne pas baisser les frissons / et conserver le vide très en arrière ».[2]

C’est à la fin de l’année 1947, après la proclamation de la République Démocratique Roumaine, qu’il s’élance dans une écriture effrénée, exclusivement en français tel un « exil linguistique » manifeste d’une rupture qu’il souhaite totale. Apatride, inclassable, affilié à aucun groupe, il n’en porte pas moins un regard critique sur cette liberté dont il tente de faire l’exercice quotidien : « On ne s’inquiète et on ne lutte / que pour sauver ce qui est / et l’idée même de liberté / ne s’énonce qu’en termes d’esclaves. »[3] Installé à Paris depuis 1952, il fréquente de nombreux cercles sans s’y installer, écrit, dessine, colle et rencontre François Di Dio des éditions du Soleil Noir qui lui permet de réaliser ses premiers livres-objets, dont Héros-Limite en 1953.

L’expérience s’intensifie au milieu des années 1960 avec des récitals en France et à l’étranger pendant lesquels Luca creuse la saccade de son bégaiement poétique. Laissons la place ici aux mots du poète André Velter qui écrivait en 2001 : « Et puis, il y a Luca, sa présence, sa voix. Présence fragile, frémissante, en rupture, et voix au timbre roulant, venue des confins balkaniques, qui lutte à bout de chant contre une langue par trop commune, jusqu’à reprendre souffle à force d’essoufflement. Il y a aussi sa main libre, celle qui ne tient pas le livre et n’a que le vide pour appui. »[4] Que le vide pour appui… dans un monde où il assiste au retranchement de la poésie – sa seule manière d’être au monde. À la fin des années 1980, une procédure d’expulsion le chasse de son atelier parisien pour cause d’insalubrité. Il sera relogé par l’administration uniquement s’il présente des papiers en règle qui explicitent son appartenance nationale.

Des papiers, une nationalité, une identité administrative, un comble pour cet apatride « Se laissant guider par le vent / qui pend dans « devant » / et prenant comme cible / la fin de l’impossible ». Le 9 février 1994, à minuit, vingt-quatre ans après son ami Paul Celan lui aussi exilé, Ghérasim Luca se jette dans la Seine pour s’évader de « ce monde où les poètes n’ont plus de place ». Monde sans poètes dans lequel perdure sa poésie. « Quand je naquis, une étoile dansait au ciel » dit Béatrice dans la pièce de Shakespeare[5]. À l’heure de la naissance de Ghérasim Luca, on se prend à songer que c’est une étoile tout aussi flamboyante qui a dû se laisser aller à bégayer ce que le ciel jusque-là refusait de lui donner.

[1] LUCA Ghérasim, Héros-Limite (suivi de Le Chant de la carpe et de Paralipomènes), éd. Poésie/Gallimard, 2001.

[2] Ibid.

[3] LUCA Ghérasim, La proie sombre, éd. José Corti, 1991.

[4] Extrait de la préface du recueil Gallimard.

[5] Beaucoup de bruit pour rien.