Famille au corps

par lundioumardi

Voilà ! la frangipane passée on peut se dire qu’il en est fini de la séquence annuelle à s’engraisser autour d’une table et à se demander si la même partition se joue dans la maison d’à côté ; si dans les autres familles un mécanisme identique se répète comme ici, chaque année, aux mêmes heures de notre impatience à attendre que cela se termine un verre trop vidé tenu debout sur la table. Dans un livre au titre sentencieux mais au contenu finalement loufoque, l’écrivain canadien Douglas Coupland s’est penché sur le pêle-mêle de ces relations, avec tendresse et acidité. Avec Toutes les familles sont psychotiques[1], il réunit les Drummond, une famille de trois enfants, venus assister au décollage de Sarah, la cadette, envoyée par la NASA pour une mission dans l’espace : retrouvailles, souvenirs narquois, belle-sœur déjantée et trafic d’organes au menu dans une Floride asphyxiante.

Wade le grand frère sort de prison, Bryan le plus jeune apprend aux autres qu’il va devenir père mais que sa compagne souhaite avorter, Janet la mère carbure aux pilules dans un motel miteux, quant au père Ted il brille comme la caricature du quinqua joueur de golf remarié à une bimbo siliconée. « Manifestement, aucun d’eux ne se sentait réellement en confiance et cette circonspection partagée pesait sur la conversation. Ils se cantonnaient aux ragots du voisinage et à la carrière de Sarah, mais Wade était conscient de la présence d’un courant sous-jacent de questions informulées : Est-ce que Bryan est sur le point de s’effondrer ? Est-ce que maman risque d’imploser à force de solitude ? Est-ce que tu arrives à croire parfois que Papa n’a jamais existé ? Et pourquoi ne me demandent-ils rien sur ma vie ? C’est pas que j’aurais eu grand-chose à leur dire mais… putain. »

On l’aura compris : ce n’est pas pour ses qualités stylistiques que l’on peut vanter la prose de monsieur Coupland. L’intrigue ? Farfelue, improbable et parfaitement grotesque entre le hold-up, la mère porteuse et le trafic d’enfants. Alors que reste-t-il pour garder le livre ouvert ? Et bien tout simplement le projet initial de l’auteur de nous interroger sur la place que chacun occupe dans la cellule familiale ; la place initiale mais surtout celle que l’on nous attribue : condamnés à échouer ou réussir, l’auteur de Generation X ne cesse de basculer ses personnages entre panache et désarroi. « Une heure avant l’embarquement, Sarah avait pu voir sur un moniteur les membres de sa famille dans les gradins VIP : une équipe légèrement défraîchie […]. Sa famille se tenait auprès de celle des Brunswick, tout en couleurs brillantes, façon Fuji-film, vêtus de polos assortis, le cou chargé de jumelles, caméscopes et autres caméras. En comparaison, sa propre famille semblait si… abîmée, et pourtant, ils étaient sa famille. Même après toutes ses études sur la génétique, elle n’était jamais arrivée à comprendre comment elle avait pu naître parmi eux. »

Outre ces questions, Douglas Coupland tente la satire d’une société américaine emportée dans son consumérisme, totalement égarée dans les artifices de sa modernité. Là encore les flèches qu’il décoche sont souvent caricaturales, sans finesse et toujours à la surface des choses. Oui mais… tellement représentatives d’une époque, la nôtre, pétrie dans sa futilité et son culte du progrès – « un élan vers le pire » écrivait Cioran ? Un livre avec beaucoup de prétentions, que l’on referme en se disant qu’il n’en a tenu aucune et que, finalement, c’est peut-être aussi bien comme ça.

[1] COUPLAND Douglas, Toutes les familles sont psychotiques, éd. Folio Gallimard.