L’amour à coups

par lundioumardi

Jeanmeckertlundioumardi

Ma prudence avec le roman en général tient au fait qu’il ne supporte pas la médiocrité. Trop souvent employé à ce rien pour que l’ensemble s’écroule comme un château de cartes, avec une phrase mal improvisée pour l’abandonner. Et bien sûr ma prudence devant la fabrication des personnages trop souvent comme un faire-valoir du romancier qui, tel un géniteur littéraire, tient son rôle dans l’histoire qu’il raconte et veille à ce que le lecteur ne passe pas à côté. Un début, un milieu, une fin. Une recette. Un peu trop souvent la même. C’est l’écueil auquel échappe Les Coups, premier roman de Jean Meckert (1910-1995) paru en 1941 chez Gallimard, qui met en scène la banalité amoureuse du couple Félix/Paulette pour interroger les mots, les idées qu’ils véhiculent, le surgissement des coups quand ils ne suffisent plus.

L’intrigue, puisqu’on parle de roman, est celle de Félix, manœuvre dans une petite entreprise, qui rencontre Paulette, employée de bureau. Ils tombent amoureux, s’installent dans un deux pièces. Elle fait la popote pendant qu’il lit le journal. C’est l’entre-deux-guerres, l’insouciance, les fêtes foraines, le cinéma plusieurs fois par semaine. Bonheurs simples d’une vie simple, les deux amoureux auraient vite fait d’ennuyer le lecteur. « Mais pour dire vrai, on s’en foutait un peu, de l’avenir. Ça avait le sens de la crève, l’avenir, de toutes les manières qu’on l’asticote. Crever pour germer, faire du bon fumier, c’est toute notre loi en réfléchissant bien. Une loi à nous et pas drôle, pas pour les bouseux d’embourgeoisés, pas pour les râleurs non plus, pour bien peu de monde. Une petite loi à regarder au-dessus et à remettre vaguement au lendemain, tellement elle était dure à avaler. »

Cette peur de l’ennui s’échappe rapidement pour laisser place à une tension qui ne cesse de monter à mesure que le couple avance, s’aime sans se comprendre, se comprend pour ne plus s’entendre. Parce que la particularité de Jean Meckert et qui fait aussi son talent est d’avoir su reléguer ses personnages au second plan pour laisser le langage tout emporter de l’amour embrasé sous les coups portés avec l’intention de frapper, de frapper fort ! « Des mots comme des munitions inoffensives. Chacun son petit sac, comme une bataille de confettis tout à fait gentille et inutile. On ne perdait pas sa soirée, c’était un petit exercice pour faire le tour de sa mémoire. » Passés les premiers jours contemplatifs de l’état amoureux, Félix commence à s’interroger sur la personne qu’il aime, ce qu’elle est et quelle vérité il est et il aime.

Des questions redoutables que vient compliquer le mensonge social. Paulette est l’être aimé au sein du foyer mais elle est aussi un passé, une famille, des repas du dimanche avec les oncles et tantes, et d’anciens amants. Et puis Paulette a le malheur de parler, souvent pour exprimer des idées toutes faites qu’elle a toujours entendues. Au début juste la reprendre pour ensuite ne plus la supporter. « Il n’existait plus lourd, saccagé en trois phrases, de plus en plus ignoble, abject et crasseux, tout piétiné comme un tremplin. C’était bien ça le solide piédestal de nos serments d’amour. Ça nous réconfortait un grand coup. Elle reprenait alors son grand rôle de martyre et moi de noble chevalier redresseur de torts. »

Dans le nid du confort amoureux les mots s’enlisent et laissent apparaître les premiers coups, de tristesse, de sang, de poing. Des deux côtés révéler ses coups de folie pour lever le voile sur ce que l’amour avait dissimulé les premiers temps. « Oui, on a eu de vrais bons moments, à seulement vivre. Toutes ces petites secondes indécorticables qui s’appellent le bonheur, on les a repérées, par-ci, par-là, faites de petits égoïsmes, d’immenses oublis, bardées d’obscénité à force d’être heureuses, irracontables comme des injures à la face du monde. » Chaque mot porte désormais en lui l’empreinte d’un nouveau doute, d’une nouvelle chute, d’un nouveau coup. Pour se rendre compte simplement comme Félix le fait que « la vie n’a pas marché. »