Tyrannie domestique

par lundioumardi

Ary_Scheffer_-_La_Mort_de_Géricault_(1824)

On rencontre Verlaine, Mallarmé, Joan Baez ou encore Guy Béart au milieu de cette famille de cinq enfants. Les cinq enfants inquiets du vieil About sur le point de mourir. Cinq enfants prénoms lieux vies parcours différents réunis sous le dénominateur commun du patronyme et des souvenirs : Primus, Triolette, Quartette, Quintette et Benjamin – en vérité les garçons d’abord parce que les filles ça ne compte pas pareil dans les cruautés paternelles. Cinq enfants à se relayer au chevet du vieil About et des souvenirs mauvais avec lui. « Les réticences envers le vieil About – de la pitié à l’exaspération – sont variables selon l’histoire de chacun, mais il est assuré que personne ici n’est la Cordelia du Roi Lear ni la tante Odette de son grand-père. »[1]

C’est essentiellement par la voix de Triolette, l’enseignante, que Nathalie de Courson mène l’interaction des échanges entre frères et sœurs aguerris aux mails collectifs. Triolette, l’enfant du milieu, qui se déplace le plus souvent à Péricourt pour supporter le père déclinant et qui redoute la place qu’elle occupe : « J’y lis aussi la crainte d’écraser mes frères et sœurs – moi, simple Triolette – avec ma voix narrative prédominante. Peur – ou désir – d’imposer ma parole et de garder le volant, quitte à tout avilir, à sentir mauvais, et, comme le vieil About, à ne pas être en état de conduire, de me conduire, de conduire mon récit. » Avec agilité elle y parvient faisant résonner celle des quatre autres, tour à tour exprimée ou ressentie. « Chacun de nous a sa maison et son visage à soi, son moi individuel à côté du moi tribal. Nous nous montrons compacts et vigoureux aux yeux des quatre autres, accentuant chacun ce qui nous est particulier. »

L’un à Tokyo, l’autre à Kuala Lumpur, Paris, une ferme en Bourgogne, tous dispersés mais happés par le centre de gravité paternelle qui les relie. Bientôt centenaire, cet ancien cadre militaire brille par sa misogynie, sa mauvaise foi, son verbe tranchant. Mais il est aussi le vieillard filant vers la mort avec son semainier de médicaments et son veuvage. Reclus avec son pommier et ses impatiences, la maison commence à devenir trop risquée pour ses sautes d’humeur et la violence qu’il manifeste contre ses auxiliaires de soin. « Et puis tout s’apaise. Les moments d’accalmie sont les plus inquiétants, centre vide et compact de l’ouragan. » Les enfants doivent décider. Un ehpad ? Un hôpital psychiatrique ? « Quand on parle de « mort digne », je me demande ce qui est plus digne : se tuer lucidement avant la déchéance avec une lettre affectueuse qui n’épargnera pas aux proches les remords, ou comme le vieil About suivre son destin jusqu’au bout de la perte ? »

La perte est inévitable, reste à savoir comment l’appréhender. « Devant ce qui se prépare, nous avons besoin de dire « nous », de nous livrer à des outrances d’enfants surexcités qui sautent sur les lits en cassant les ressorts des matelas et en criant des grossièretés, un besoin furieux de tourner en dérision ce que nous avons de plus inévitable, de détruire ce dont nous sommes nés et qui nous colle à la peau, de tout dérailler et de tout débrailler. Nous en rajoutons, nous forçons le trait avec des mots de tribu de frangins qui se ressemblent et lui ressemblent, qui sont lui et nous, et en même temps pas lui, pas nous. Tout près de nous, partie de nous, et chacun absent à soi. » Un récit audacieux cousu entre les passages narratifs et les échanges par messages interposés, dans lequel la filiation devient un personnage à part entière, sans cesse à rebattre les cartes entre la pitié et l’exaspération lorsque « Certaines choses de toujours se sont transformées en choses d’aujourd’hui. »

[1] DE COURSON Nathalie, À bout, éd. Isabelle Sauvage, coll. Singuliers pluriel, 2019. Née en 1951, Nathalie de Courson a passé son enfance et son adolescence à Madrid. Elle a publié Nathalie Sarraute. La peau de maman (L’Harmattan, 2011) et Éclats d’école (Le Lavoir Saint-Martin, 2014), ainsi que des articles dans différentes revues. À bout est son premier livre de fiction publié.