« Un jardin sur l’ongle du petit doigt »

par lundioumardi

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Lors de la projection d’un film documentaire consacré à Francis Picabia, j’entendais à nouveau le son de sa voix : assise dans son fauteuil, Annie le Brun faisait l’éloge du peintre rebelle : « Ce qu’il y a de plus beau dans les cimetières, c’est les herbes folles. Quand il voit les cimetières, il voit toujours les herbes folles. Il est toujours du côté des herbes folles, du côté de la vie. Mais d’une vie qui ne prétend à rien, c’est cela qui est très important, d’une vie qui ne veut pas faire la leçon, d’une vie qui ne donne pas de recettes, d’une vie qui ne veut pas faire le bonheur des gens à leur place. »[1] La voix d’Annie Le Brun c’est un envoûtement qui s’empare de vous avec le curieux dessein de vouloir rendre l’envoûté plus lucide qu’il ne l’était auparavant. On connaît son indispensable travail en faveur du marquis de Sade et de son œuvre, ses amitiés et sa participation au surréalisme, ses positions à l’envers du féminisme moderne, ses collaborations avec Jean-Jacques Pauvert ou encore les nombreuses tribunes publiées dans la presse.

Philosophe, pamphlétaire, poète, critique d’art et littéraire… cela fait tant d’hypothèses à déployer que l’on pourrait douter de la sincérité de chacune d’elles. Alors comment démêler le vrai du faux ? Et bien je crois que si on ne la connaît jamais vraiment tout à fait, on approche la sensibilité d’un être à l’évocation de ses lectures. Annie Le Brun qui a si souvent défendu l’homme et la poésie comme étant immesurables, dans une époque qui ne cesse de vouloir toujours tout mesurer, livre un peu d’elle dans un recueil de ses textes qui recense tous ceux qui l’ont accompagnée : Sade et Jarry bien sûr mais également Breton, Fourier ; des textes d’humeur aussi contre la suprématie scientifique, le politique, les massacres d’État. Sous le titre De l’éperdu, elle revient sur tous ces personnages « comme si pour survivre dans un temps de misère, il fallait se tourner vers ceux qui s’en éloigne le plus. »[2]

Sans surprise, et parce qu’il est souvent question d’amour chez Annie Le Brun, elle ouvre le bal avec Alfred Jarry et la postface écrite pour le Surmâle : « […] jamais avec nul autre texte, je n’aurais eu comme ici la certitude que peut-être pour la première fois, libres de jouer toutes leurs affinités, “les mots font l’amour”. »[3] Amour et désir, comme autant de possibilités humaines que l’on retrouve chez Sade souvent présent dans ses analyses, avec cette fois le commentaire d’une lettre adressée à sa femme : « Jamais encore on n’était parti d’aussi haut pour plonger aussi profondément dans la matière et en remonter en flèche jusqu’à faire, comme ici, de l’appétit et de sa splendeur enfantine – “porc frais de mes pensées” – la plus belle déclaration d’amour. Depuis lors, pareille comète n’est pas repassée dans la nuit de l’intelligence amoureuse. »[4]

Attentive des dérives du monde qu’elle habite, Annie le Brun est aussi l’auteure de ses colères. Comme le 14 juillet 1995, lors de la chute de Srebrenica, via un article intitulé Saisissons notre courage par les deux anses afin de dénoncer la « mensongère neutralité » des gouvernements européens, notamment français, et des instances internationales devant la boucherie des crimes commis depuis le début du siège de Sarajevo en 1992 – sa tribune sera rejetée par Le Monde comme par Libération. Colère que l’on retrouve ailleurs, un peu plus tard la même année, lorsque l’ONU annonce l’envoi de cinquante mille femmes « libres » en Chine pour couronner la 4e conférence de l’Organisation des Nations unies sur les femmes : « Mais cette mémoire courte ou cette schizophrénie est une longue tradition des néoféministes qui, de Simone de Beauvoir (avec l’URSS) à Julia Kristeva (avec la Chine des années 1970) en passant par Gisèle Halimi (et son admiration pour Fidel Castro), ont célébré jusqu’à l’obscénité des régimes totalitaires, sous prétexte qu’il y était menée une politique en faveur des femmes – fût-ce de la façon la plus mensongère comme on a pu le constater depuis. »[5]

Consciente du naufrage, Annie Le Brun sait la main épaisse de la manipulation. Ainsi reprend-t-elle la plume dans l’affaire de Theodore Kaczynski, plus connu sous le nom d’Unabomber : « Un tel consensus ne peut manquer d’alerter certains dont je suis, surtout quand notre monde ardemment défendu par tant d’experts vient de nous offrir, en moins de quinze jours, tout ce qui peut conforter les thèses de ce texte si décrié : la crise de la « vache folle », comme avatar du mépris des équilibres naturels ; les simagrées dix ans après la catastrophe de Tchernobyl de ceux qui l’ont provoquée ou si peu combattue, comme preuve de la collusion du pouvoir et des physiciens ; enfin l’oubli du massacre de la place Tien an Men pour vendre notre technologie, comme signe de la plus grande détérioration des rapports humains. »[6] À rebours de son propre fatalisme, elle poursuit son texte par cette interrogation : « catastrophe pour catastrophe, celle que nous aurons voulue ne vaut-elle pas mieux que celle qu’on nous prépare ? »

Déjà en 1988 l’amertume épousait l’acuité de ce regard qui, pour ne pas s’accommoder du monde réel, suggérait de réhabiliter la poésie comme éternel rempart – en réponse à la « haine de la poésie » formulée par Georges Bataille. Dans un livre intitulé Appel d’air, Annie Le Brun écrivait alors : « Il fut un temps où je croyais qu’il suffisait de fermer les yeux ou d’ouvrir les livres pour voir des jardins qui tiennent sur l’ongle du petit doigt, des amours qui font vraiment dériver les continents, des époques qui dansent avec des singes bleus sur l’épaule, des mondes suspendus en crinoline de rumeur. C’était le temps où j’étais prête à croire qu’un surgissement du merveilleux dépendait presque d’un caprice de la paupière. »[7] Plus de dix années après c’est sur l’éperdu que misent ses incroyables paupières, à force de lucidité dans ce toujours trop plein de réalités.

[1] Notes prises lors de la projection du film de Rémy Ricordeau : Prenez garde à la peinture… et à Francis Picabia, Seven Doc, coll. Phares, 2019, 100’. Diffusé à la Halle Saint Pierre le 19 octobre 2019 dans le cadre des Rencontres en surréalisme.

[2] LE BRUN Annie, De l’éperdu, éd. Stock, 2000.

[3] « Comme c’est petit un éléphant », postface au Surmâle, éd. Jean-Jacques Pauvert chez Ramsay, 1990.

[4] « Porc frais de mes pensées », présentation d’une lettre de Sade dans Les Plus Belles Lettres manuscrites de la langue française, Bibliothèque nationale – Laffont, 1992.

[5] « Intuition féminine ou don d’aveuglement », Sud-Ouest, 4 septembre 1995.

[6] « Catastrophe en instance », préface au Manifeste de Unabomber : l’Avenir de la société industrielle, Jean-Jacques Pauvert aux éditions du Rocher, 1996.

[7] LE BRUN Annie, Appel d’air, éd. Plon, 1988.