Au lit noir de la Vézère

par lundioumardi

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Cela se passe de l’église à la caverne en passant par la rivière – la Vézère – pour y cacher son âme et fuir la prison. Cela se passe dans le Périgord noir : « Pays sauvage, pour qui sait voir, c’est un pays des esprits. Un pays de sorciers. »[1] Là, un adolescent de seize ans doit faire l’apprentissage de la discipline chez un jeune prêtre solitaire. L’obéissance rentrée à coups d’austérité, de silences, de fouet, de verge. D’affection ?

« Allons, s’écria-t-il, rentrons à la maison, c’est là que tu sentiras comme il faut ce que c’est que d’avoir l’insolence de me désobéir. En quoi l’avais-je offensé ? Nous quittâmes le jardin sous la lune et je le suivis dans ma chambre où, m’ayant attaché en travers d’une chaise, il me rossa, mais de verges. Puis, s’agenouillant près de moi, il me fit mille caresses, avec sa bizarrerie coutumière, me berçant tendrement dans mes habits pleins de joncs, éteignant la lumière, et restant là, à côté de ma chaise, dans une parfaite obscurité, sans rien dire, embrassant mon visage, tout un grand quart d’heure, avant de me libérer de mes liens. » Tous deux aimeront donner les coups les recevoir.

Nature bucolique et nocturne, complicités sulfureuses à l’envers des hommes, apprentissage de la pureté loin des règles sociales, les envoûtements s’aventurent dans la fable de François Augiéras ; dans cet Apprenti sorcier qui ne cesse de contempler la roche et les plantes vivre la nuit loin des hommes qui dorment – à l’image de cet auteur oublié dans les souterrains de la littérature française. Né en 1925 aux Etats-Unis, François Augiéras a vécu une petite enfance parisienne avant de rejoindre la Dordogne, les fugues, la délinquance et les métiers de la ferme. En 1949 paraît Le Vieillard et l’enfant, son premier ouvrage, sous le nom d’Abdallah Chaanba. André Gide est ébloui par le livre et le mystère qui l’entoure. Le mystère, lui, voyage dans le Sahara, en Grèce, au Mali, partout où il peut suivre la trajectoire cosmique qui le guide jusqu’à Périgueux ou une grotte de la Dordogne pour composer ses livres et sa peinture, sa mort en 1971.

Augiéras et sa vie loin des conventions, sur de longs trajets si bien rendus dans ce court récit dans lequel les courants de la Vézère flottent à l’autre bout de la nuit. À l’autre bout du vraisemblable. Disciple et docile de son prêtre, le personnage est aussi l’adolescent amoureux d’un autre de treize ans, « L’Enfant », qu’il retrouve secrètement dans la grotte de leurs corps qui se découvrent. Un nouvel apprentissage est à l’œuvre, sans violence à dominer ou à soumettre. Juste la pureté de ne plus vivre comme un devoir. Plus purs encore quand ils sont menacés par la gendarmerie qui commence à enquêter sur cette caverne de tous les vices, par la Loi des hommes à laquelle on ne se dérobe pas à moins de pouvoir secrètement dissimuler son âme.

« Je pouvais être arrêté. Je décidai d’éviter la prison par magie, de m’allier à mon âme éternelle ; […]. Après avoir manqué de périr dans l’argile, et m’être arraché non sans mal à l’emprise des feuilles mortes mêlées de boue, une bougie à la main je m’approchai d’une vasque naturelle emplie d’une source qui perlait goutte à goutte. Je vis mon visage sur le miroir de l’eau. Un sourire vint sur mes lèvres, un sourire où la ruse le disputait à la joie de me voir, de me savoir éternel. Je troublai l’eau ; mon visage s’effaça, pour se reformer quand le miroir retrouva son calme ; je soufflai sur l’eau, je disparus pour revivre quelques instants plus tard. Je recommençai, j’expirai tout l’air de mes poumons, jusqu’à mourir, jusqu’à perdre le souffle, je tirai mon âme hors de moi, et sans rouvrir la bouche je m’éloignai rapidement de la source. Après avoir fait ce que j’ai dit, mon âme cachée dans le miroir de l’eau où les hommes de Loi n’iraient pas la chercher, mon véritable moi à l’abri des poursuites, je rentrai chez mon prêtre. »

Chez son prêtre il est rentré sans la peur du fouet des coups du silence. Il est rentré sans la peur de mourir ou de souffrir. Les personnages de François Augiéras ne souffrent pas. Ils se tiennent à l’écart du monde, des hommes sûrs de leur âme gardée. « Le Monde était là devant mes yeux, celui des astres et des feuilles dans le Grand Temps de la Nuit. […]. Les rochers et les bois vivaient au clair de lune leur vraie vie, loin des hommes. Et moi aussi je vivais avec eux ma vraie vie ; je nourrissais mon âme, je m’abreuvais de bonheur, je buvais la force du Monde ; c’était cela le réel, le durable, l’inoubliable. L’insondable présence, vivante, du charme de l’espace traversait les feuillages. Yeux grands ouverts, je n’avais qu’un désir : ne jamais revenir du côté des humains. » Dans cette perspective où tous les territoires insoumis semblent aliénés, François Augiéras délivre les langues et leurs moissons intérieures comme la promesse d’un orage toujours plus fertile à venir.

[1] AUGIÉRAS François, L’apprenti sorcier, éd. Grasset, 1995.