Mathilde au coin du feu

par lundioumardi

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Sans doute cela se serait-il moins vendu sous le nom de Mathilde Mauté de Fleurville (1853-1914). Et puis il y eut les titres qu’elle envisageait mais qui n’ont pas été retenus : Les mémoires d’une veuve et Femme de poète. Peu vendeur s’est dit François Porché (1877-1944) qui signe la préface en revendiquant le choix de « Ex-Madame Paul Verlaine – Mémoires de ma vie », publié en 1935 chez Flammarion[1]. « De sa vie », ce n’est pas tout à fait exact puisque l’auteure dresse surtout le tableau de sa relation avec le poète, depuis leur première rencontre, leurs fiançailles alors qu’elle n’avait que seize ans, passant par ce mariage qu’elle décrit comme « Un an de paradis, un an d’enfer », jusqu’à la séparation. Mémoires de la rancune ? Pas tout à fait non plus et dès le premier paragraphe elle s’en défend :

« Après la mort de Verlaine, qui fut mon premier mari, ses amis créèrent autour de lui une sorte de légende où je suis souvent représentée sous des couleurs peu flatteuses. On m’y dépeint comme une petite personne (presque une enfant) gâtée par ses parents et devenue pour le pauvre poète cruelle et sans pitié. Il paraît avoir été la victime, et moi, le bourreau. » Cette injustice, c’est principalement au livre d’Edmond Lepelletier qu’elle l’impute ainsi qu’aux Confessions de Verlaine qui mettent à mal l’honneur de sa famille et notamment de son père[2]. À l’âge de cinquante-quatre ans, Mathilde tente de rétablir une vérité qui est la sienne sur le cours des événements, au tri de ses souvenirs sans épaissir le trait.

« Child-Wife » n’avait que dix-neuf ans l’année où Verlaine s’enfuit avec Rimbaud et vingt-et-un lors de la séparation de corps et de biens. Pour elle, la saison en enfer commença avec l’arrivée à Paris, en septembre 1871, du jeune provincial des Ardennes à peine plus jeune qu’elle. À partir de ce moment, elle décrit la soulographie de son époux et les crises de violence qui l’accompagnent. Peut-être avait-il voulu l’avertir dès le départ de son penchant dans La Bonne Chanson (IV) dont elle reste l’héroïne : « … arrière / L’oubli qu’on cherche dans des breuvages exécrés ! » mais jamais elle ne fut préparée au visage défait par l’absinthe, à l’allumette incandescente jetée dans ses cheveux et à cette ultime crise où pour la première fois il s’en prit à leur fils Georges en l’arrachant des bras de sa mère pour le lancer contre le mur. Violences auxquelles chaque matin succédaient les larmes et la culpabilité : « Il a toujours été l’homme des repentirs périodiques : la moitié de sa vie s’est passée à faire le mal et l’autre à se repentir. »

Si Verlaine n’est pas totalement coupable aux yeux de son épouse, rien ne vient tempérer la colère de Mathilde à l’égard de Rimbaud. Aux antipodes de sa bourgeoisie, elle ne voit chez lui qu’un adolescent crasseux, tapageur et dénué de savoir-vivre, l’unique responsable du délabrement de son mariage. Entre les deux hommes, elle dit n’avoir appris la nature des relations que des années plus tard : « Dans Confessions, Verlaine m’accuse d’avoir été jalouse de Rimbaud. Je puis bien dire ici avec franchise que je n’ai jamais fait cet honneur à ce gamin dévoyé. Très loin de moi aussi la pensée de l’accuser d’un vice dont j’ignorais totalement l’existence ; Verlaine, il faut lui rendre cette justice, avait respecté, chez la très jeune femme que j’étais, l’innocence de la jeune fille qu’il avait épousée, et m’avait laissé ignorer beaucoup de choses laides, que je n’ai connues que plus tard. »

Mais si les chapitres qu’elle consacre à son mariage aussi bref que tumultueux ne manquent pas d’intérêt, Ex-Madame Paul Verlaine offre plus encore dans ce témoignage un aperçu de la vie littéraire de son époque dans un Paris aux flammes de la Commune et de ses barricades, via deux chapitres entièrement consacrés à ces événements. Alors que les obus éclatent de part et d’autres de la capitale, Verlaine envoie courageusement sa femme au petit matin chercher sa mère à l’autre bout de la ville craignant de se retrouver lui-même exposé aux massacres. Rentrée trois jours plus tard au domicile conjugal, miraculeusement en vie alors que Paris brûle sous leurs fenêtres, c’est ce même Edmond Lepelletier ami de Verlaine qui accueille la jeune femme par ces mots : « Faites-nous donc servir le café ici, au coin du feu ! »

Bourgeoise, naïve, de suffisante à condescendante, mais aussi amie de Louise Michel, férue de poésie, proche de Victor Hugo, Mathilde Mauté de Fleurville n’a pas profité de cette occasion pour écrire une œuvre mais pour restituer une version. Faire la part des choses entre son vécu et les légendes autour de ce passé. Peut-être parce qu’elle ne voulait pas dégrader l’image du père aux yeux de leur fils Georges, on est surpris des précautions qu’elle prend pour ne pas enfoncer l’homme dont elle a eu si peur dans ses accès de lâche brutalité. Seul Arthur Rimbaud fait l’objet de ses foudres et, là encore, sans trop d’acharnement. Des souvenirs pénibles sur lesquels elle revient comme pour se réhabiliter… sans même avoir vécu assez longtemps pour les voir publiés.

[1] Cette chronique a été conçue à partir de l’édition suivante : Ex-Madame Paul Verlaine, Mémoires de ma vie, éd. Champ Vallon, Préface de Michaël Pakenham, 2014.

[2] LEPELLETIER Edmond, Paul Verlaine, sa vie, son œuvre, 1907. VERLAINE Paul, Mes Confessions, 1895.