À perte de passé et d’avenir

par lundioumardi

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Pour certains le regard perçant. D’autres une pièce vue avec l’école. Un prix Nobel. Et puis il y a ceux qui se souviennent que bien qu’étant irlandais il s’imposait la discipline d’écrire en français « Parce qu’en français c’est plus facile d’écrire sans style. » Samuel Beckett (1906-1989), c’est l’auteur des énigmes qu’il ne faut pas vouloir éclaircir. S’il est difficile de trouver autour de soi une personne hermétique à En attendant Godot (1952), ses romans ou sa poésie sont parfois jugés plus difficiles d’accès. Un peu amer sans doute, Ionesco affirmait dans une émission « On n’ose pas l’attaquer comme on m’a attaqué mais vous remarquerez qu’il y a maintenant beaucoup de silence autour de lui. » Pour Lacan, Beckett était l’écrivain qui « avait sauvé l’honneur de la littérature ». Cioran trouvait « qu’il se tenait à l’écart ». Moi je lis Oh les beaux jours et c’est une lumière folle qui se dégage de cette tragédie de la naissance qui hante l’ensemble de son œuvre.

Trop souvent condamné à ses étiquettes (pessimiste, absurde, métaphysique) on néglige par ces mots la précision et l’épure de ses mises en scène, l’humour incontournable, sa façon d’épingler l’homme, de le faire et le défaire par la parole réduite à son plus strict appareil. Classique au sens de maître, sans répéter le passé mais s’en nourrir pour atteindre son essentiel : « déchirer le voile sous le langage ». Voilà peut-être un début pour amorcer l’homme dont il n’est pas question ici de retracer l’itinéraire. D’abord écrite en anglais entre 1960 et 1961 sous le titre Happy Days, la pièce Oh les beaux jours a été traduite par son auteur en 1962 et publiée aux Éditions de Minuit en février 1963. En français, elle a d’abord été jouée à la Biennale de Venise et au théâtre de l’Odéon à l’automne de la même année, dans une mise en scène de Roger Blin avec Madeleine Renaud (Winnie) et Jean-louis Barrault (Willie).

Scénographie sans décor, exigeant à l’excès, Oh les beaux jours est « presque un monologue sans l’être jamais tout à fait. » Dans un bout du monde déserté, Winnie s’enlise à mesure que ses pensées défilent au sein de son caisson, à l’agonie de Willie, son compagnon muet, et des objets qui les entourent. Un miroir, un pistolet, une brosse à dents, une lime à ongles pour ponctuer la parole du personnage qui s’interpelle ; Winnie figée dans son mamelon mais dont le moindre geste porte l’intensité d’une réplique à part entière. « Hé oui, si peu à dire, si peu à faire, et la crainte si forte, certains jours, de se trouver… à bout, des heures devant soi, avant que ça sonne, pour le sommeil, et plus rien à dire, plus rien à faire, que les jours passent, certains jours passent, sans retour, ça sonne, pour le sommeil, et rien ou presque rien de dit, rien ou presque rien de fait. (Elle lève l’ombrelle). Voilà le danger. (Elle revient de face.) Dont il faut se garer. »

Deux corps englués sur scène, délabrés dans la dégradation annoncée dès l’origine et pourtant Winnie se veut positive dans sa cage en caressant les souvenirs et le sursis que chaque jour nouveau lui promet. Ainsi ne cesse-t-elle de répéter « ça que je trouve si merveilleux » comme la célébration permanente d’une existence qui la réjouit. « Autrefois… maintenant… comme c’est dur, pour l’esprit. (Un temps.) Avoir été toujours celle que je suis – et être si différente de celle que j’étais. (Un temps.) Je suis l’une, je dis l’une, puis l’autre. (Un temps.) Tantôt l’une, tantôt l’autre. (Un temps.) Il y a si peu qu’on puisse dire. (Un temps.) On dit tout. (Un temps.) Tout ce qu’on peut. (Un temps.) Et pas un mot vrai de nulle part. »

Et c’est peut-être l’incroyable de Samuel Beckett de savoir la misère humaine, ses crasses, les turpitudes de la vie dans un XXe siècle impardonnable mais que livre après livre il tente de surmonter. Amoureux de la beauté. La mélancolie de Winnie, tout le tracé de la vie sur son visage, la dramatisation de sa solitude, et pourtant continuer à se réjouir, à ne pas exagérer avec son sac dont chaque objet qu’il renferme occupe une place quasi mythique, avec « chaque mot de tous les jours sa vie éternelle » écrivait Bertrand Poirot-Delpech dans un article paru dans Le Monde le 31 octobre 1963. Dans les didascalies omniprésentes, l’auteur annonce l’acte premier baigné dans une « lumière aveuglante » et c’est finalement avec l’ensemble de la pièce et l’amplitude des vies humaines révélées qu’il nous éblouit toujours.