Querelle au piquet de grève

par lundioumardi

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« Roberval est une petite flaque sale de bungalows et d’unités commerciales de deux étages qui ronge une portion de rivage du lac Saint-Jean. Toutes les nuits, on peut y entendre japper les chiens errants qui se prennent pour des chacals. […] Puis le mercure retombe, le froid revient à la charge et les chiens sauvages sont forcés de se trouver une tanière, un misérable trou dans lequel dormir jusqu’au printemps. Les plus faibles, les bêtes malades ou les chiots mal portants sont retrouvés morts, leurs carcasses jonchant les déchets imbibés de neige fondue, trempant dans les flots brouillés de ruisseaux temporaires qui surgissent pour s’écouler jusqu’au lac, emportant emballages de gâteaux boueux, verres en carton défaits, clous rouillés, essence visqueuse aux reflets arc-en-ciel. Les rues de la ville se vident de leurs cochonneries en autant de canaux crasseux gravés dans la vertèbre de bitume du boulevard Marcotte. »[1]

On l’imagine aisément la désolation qui entoure la scierie de Roberval et le sinistre de ses alentours, le long du lac Saint-Jean au Québec. On l’imagine un peu comme on traverse certains paysages du Nord-Est de la France, entre usines abandonnées et zones commerciales à crever. Là survivent des personnes également abandonnées ; à leur misère, leur hiérarchie, à la violence des rapports de force et aux éternelles impasses devant lesquelles ces avenirs semblent condamnés. Mais quand l’impasse devient colère, c’est la grève qui éclate et le piquet va durer un an dans l’enceinte de la scierie plantée par Kevin Lambert, jeune auteur canadien de 27 ans qui écrit dans Querelle une « fiction syndicale » à l’esthétique rare et inattendue.

Inattendue parce qu’au milieu du conflit social, du désespoir et de la fatalité, évolue ledit Querelle, jeune employé venu de Montréal qui fait tourner les têtes autant que les fesses dans cette bourgade sinistrée. Toutes les fesses des minets du coin qu’il encule chaque fois que résonne l’application Grindr sur son portable parce qu’une proie manifeste son manque de lui. Pas d’un simple coup de verge. Celle de Querelle plus particulièrement, à laquelle tous ces jeunes éphèbes voudraient appartenir pour en devenir l’unique réceptacle. « Ils sont beaux tous les garçons qui entrent dans la chambre de Querelle, qui font la queue pour se faire enculer, il les enfile sur un collier, le beau collier de jeunes garçons qu’il porte à son cou comme nos prêtres portent leur chapelet ou nos patronnes leurs colliers de perles. […] Querelle ne se distingue pas par son intelligence, mais dans ses coups de bassin scintille une autre forme de génie. »

Et c’est en effet le talent de Kevin Lambert d’avoir mis en valeur la complexité de ce personnage sans attache, distant de lui-même mais généreux dans chacun de ses gestes. Avec ses partenaires bien sûr mais aussi dans les relations qu’il noue avec ses collègues syndiqués. À l’usine comme au lit, la virilité de Querelle est traquée, on attend au détour le moment de relâchement de cet être afin de se l’approprier ou de le condamner. Lui reste fixe, ancré dans sa beauté et le mur de sa personnalité que seule Jézabel, elle aussi ouvrière à l’usine, parvient partiellement à dépasser. Mais déjà le ton monte, la colère devient plus forte et l’oppression plus menaçante. Un suicide, une baston et quelques morts collatéraux signeront la fin de l’histoire de la fiction syndicale. Une rupture comme une autre pour que le sinistre puisse reprendre ses droits à Roberval comme partout ailleurs.

« Puis quelque chose change dans l’alignement des planètes. Un nuage passe sur la lune, qui réapparaît plus brillante, les constellations se dessinent d’elles-mêmes dans les cieux et une brise rafraîchissante se met à couler des montagnes pour assécher les peaux suantes, salies par la terre, les larmes, les éraflures et le sang qui perle. Un silence de froissement de feuilles et de stridulations de criquets enveloppe l’immobilité des quelques syndiqués et forestiers qui sont encore sur le terrain de baseball. Les corps abîmés se reposent, mais le calme est bientôt trahi par un hurlement profond, une plainte d’abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d’un enfant, puis qui s’enfle en un rire prolongé, sonore et continu, tout à fait anormal et anti-humain, un glapissement moitié horreur, moitié triomphe, affreuse harmonie jaillissant à la fois de la gorge des damnés dans leurs tortures, et des démons exultant dans la damnation. »

Roman en plein cœur de la modernité, Querelle s’écrit dans la langue du débordement. Celui des désirs hétérogènes : virtuels, assouvis, consommés, crachés, en cage parfois. Dans ces sous-sols où « espèrent ardemment souffrir l’agonie des maladies incurables qu’on s’injecte bareback, des éjaculations bien chaudes qui agissent comme des vaccins contre ce monde auquel ils ont déclaré une guerre sans trêve. » Mais les débordements ce sont aussi les ouvriers déclassés emprisonnés dans une organisation sociale plus brutale et plus vicieuse que leur révolte. À eux Kevin Lambert ne rend pas hommage, ne convoque aucune morale, laissant son écriture le guider vers une photographie du réel inédite, sans complaisance, et sans aucun doute incontournable à lire pour comprendre cet ordre qui inlassablement structure la barbarie de ces quotidiens étranglés.

[1] LAMBERT Kevin, Querelle (fiction syndicale), éd. Le Nouvel Attila, 2019.