Quinquennal sans le plan

par lundioumardi

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Cinq ans m’annonce aujourd’hui WordPress. Cinq années de Lundioumardi et une sixième qui commence sans avoir vu filer les textes passés. À la louche, en comptant les absences et les rediffusions, je dirais autour de 225 chroniques. Il n’y avait aucun objectif sérieux à tout cela, juste essayer de garder en mémoire des lectures en écrivant sur elles. Un échec complet je dois avouer parce que je reste toujours incapable de parler de tel ou tel livre plusieurs mois après l’avoir lu. Bien sûr je sais à quel point il fallait que la censure se lève sur le livre de Bernard Noël. Bien sûr je garde en mémoire les critiques que j’ai pu adresser à Shoshana Rappaport en les regrettant ensuite partiellement. Enfin je sais l’indispensable générosité de tous ces auteurs recensés chaque semaine en interrogeant le voile levé sur le monde autour d’eux. De nous. On ne rend jamais assez bien compte de cela et on reste là, déçu, devant sa modeste tentative en se promettant de faire mieux la prochaine fois.

Et puis ce sont cinq années en compagnie des lecteurs de moi lecteur. Tous ces messages de remerciements et de reproches construits ont de la façon la plus surprenante prolongé l’expérience du livre. Il a fallu relire tant vos observations m’ont fait douter, conforter aussi et donné le droit d’avoir tort seul sur mon rocher. Ce rocher que vous m’avez fait quitter parfois pour aller à votre rencontre : sur un banc de Kew Gardens, le marbre d’une église vénitienne, dans une salle de conférences d’un hôpital parisien, une librairie métro Saint-Paul ou plus récemment un atelier au cœur des monts d’Arrée. Au voyage promis par le récit s’offrait le voyage vers vous tout aussi déterminant.

Mais cinq années ce sont aussi des tendresses amères. Il a fallu dire au-revoir. Je ne vous oublie pas Fred Deux, Antoine Emaz, Gérard Genette, Martine Gilson, Claire Mercier, Franck Venaille et les autres. Je pense à vous aujourd’hui, votre legs, et le mot flamboyance me vient à l’esprit de vos plumes toujours en vie dans les rayons de nos bibliothèques et les regards que vous avez su éclairer. On trouve dans les livres une source de consolation si intarissable qu’elle n’en rend que plus inconsolable la disparition de ceux qui en sont les artisans. Ici et ailleurs je continuerai à parler de vous.

Ce matin j’ai commencé à relire mes notes pour la chronique de la semaine qui devait être consacrée à Christiane Veschambre et son livre intitulé Les mots pauvres[1]. Remarquable livre. Une femme se réveille un jour de tous les autres en ayant perdu l’usage de la parole. Sans explication, elle doit se livrer à l’apprentissage du silence en conservant les mots sans issue vers l’extérieur de sa bouche. Elle comprend que : « Avant de parler, il faudrait recueillir dans l’obscurité des paumes refermées sur les yeux le goutte-à-goutte des mots pauvres, étrécis, des mots sans élan, peureux, le goutte-à-goutte des petits mots d’où s’absente toute grâce. » Je réfléchissais à cette phrase qui m’échappe et puis je suis allé nager 1,5 kilomètre en brasse coulée. Je suis rentré et toujours le sens de la phrase glissait entre mes doigts.

Perplexe j’ai ouvert la page de Lundioumardi quand j’ai découvert : cinq ans ! C’était un détour comme un autre pour ne pas me confronter à l’exercice du livre de Christiane Veschambre que je craignais de malmener. Et maintenant que j’arrive à la fin de ce Quinquennal sans le plan, cette phrase se révèle dans toute sa limpidité. Alors merci à tous ces auteurs qui ont su se dépouiller par le silence pour ne pas devenir des bavards. Merci à vous de continuer à les lire. Et merci à cette promesse de la littérature de nous garantir que sous ses toits rouillés toute une vie humaine ne sera jamais suffisante pour venir à bout de ce qu’elle a à nous offrir.

[1] VESCHAMBRE Christiane, Les mots pauvres, éd. Cheyne, 1996.