Les mots vivants

par lundioumardi

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Hermétiques également. Revêches. Fuyants. Inaccessibles. Hypocrites. Dispensables. Les mots que l’on désigne et qui nous disent. Aux autres. À soi. Qui nous précisent, nous consolent et nous blessent. Les mots à l’insouciance de notre usage après lesquels nous courons sans cesse. Sans avoir peur de les massacrer pour conclure que tout doit recommencer. Avec eux. Appartenant à eux. Vivre au pays ou à l’étranger des mots ? C’est un peu la question posée par Les Demeurées de Jeanne Benameur dont les deux personnages ont vécu sans mots, seules autour du feu à l’abri du verbe : « Rien n’est assez puissant pour faire aller le geste jusqu’à l’objet, l’esprit jusqu’à l’image. Le temps n’y fera rien. La mère et la fille, l’une dedans, l’autre dehors, sont des disjointes du monde. »[1]

Une mère et son enfant. Luce fille de La Varienne. Des « abruties », ont dit les villageois parce que la mère c’est l’idiote du village. Leur tandem se suffisait jusqu’à ce que l’école vienne menacer l’équilibre. Un matin de tous les autres, Luce a traversé le village et pénétré l’établissement. De loin La Varienne a suivi avant de se retrouver interdite devant le portail du déséquilibre qu’elle n’était pas autorisée à franchir. Derrière il y a l’apprentissage, les connaissances, la langue, les mots. Tout ce qu’elle n’a jamais eu. Tout ce qui risque de rendre Luce au monde qui n’est pas le sien. Et puis il y a Mademoiselle Solange, l’institutrice qui veut arracher l’enfant à son ignorance, qui « a décidé de ne pas céder. Elle mènera cette enfant au seuil du monde, par les mots. »

C’est trop. De temps, de scrupule, de bienveillance, de charabia. Luce renonce à écrire son prénom sur le grand tableau noir et fuit la ferveur de son institutrice. Avec la fièvre pour riposte, la petite retrouve la paix mutique de sa mère. Anonyme. Juste ses gestes, son regard, son silence, triumvirat inconditionnel qui ne demande rien et qui dit tout. Pourquoi quelque chose de plus ? à demeure, elles sont invulnérables. « La Varienne et sa petite Luce peuvent se passer de tout. Même de nom. Le savoir ne les intéresse pas. Elles vivent une connaissance que personne ne peut approcher. » À l’institutrice « il faudra toujours et des mots et des livres et nommer les choses ne la délivrera pas. » Elle en a pris conscience et évalue son existence qui perd son temps.

Tandis que son ancienne élève réapprend maintenant sans les mots, l’institutrice abandonne les journées, les visages, la parole et le sol. Elle sort parfois la nuit marcher dans la cour de l’école loin des regards mais déjà un autre enseignant a pris sa place. À l’exercice de la couture Luce découvre une sérénité nouvelle tout en gardant une oreille tendue vers le village qui évoque le cas de Mademoiselle Solange, nouvelle paria cachée sans voix sans mots. On pense à l’enfermer. Il n’en fallait pas plus pour réveiller l’alphabet de l’enfant. « Les leçons de Mademoiselle Solange sont de drôles de pays restés dans sa tête. Les mots ont beau avoir été lancés de toutes ses forces jusqu’en haut des arbres. Les mots ont beau avoir été piétinés sur le chemin. Ils sont là. Ils ont fait leur nid dans sa tête. »

De flou à clair, le brouillard sur le canevas se désépaissit. Un abécédaire se dessine grâce auquel Luce parvient à reconstituer le mot S.O.L.A.N.G.E. sur un mouchoir afin de délivrer la nouvelle abrutie du village. Ignorant que son sursaut signerait le mot de la fin de l’autre. Via un texte court et puissant Jeanne Benameur donne une rare épaisseur à cette chose impalpable que sont les mots. Comment ils s’insinuent dans nos têtes et creusent nos perceptions. Les mots qui promettent mais aussi ceux qui condamnent, qui rejettent, dont on voudrait parfois savoir se passer parce qu’il « n’y a rien de plus sauvage, de plus libre, de plus irresponsable, de plus indomptable, que les mots. »[2]

[1] BENAMEUR Jeanne, Les Demeurées, éd. Denoël, 2000.

[2] WOOLF Virginia, « Les mots », Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds, Trad. par Micha Venaille, éd. Les belles lettres, 2017.