Même quand perce la douleur

par lundioumardi

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Arabat… il y aurait déjà un air de lointain à la résonance de ce mot. Presque oriental. Et pourtant breton. Signifiant ne pas, interdit, défense de, ça suffit. Mais « Arabat » c’est aussi le titre d’un poème d’Anjela Duval (1905-1981), une paysanne et poétesse bretonne qui écrivait « Ret mousc’hoarzhin d’o mousc’hoarzh, / Zoken pa vroud ar boan grisañ (« Il faut grimacer un sourire / Même quand perce la douleur la plus vive »). Plus récemment, Arabat ce sont les regards portés et recueillis par Élodie Claeys et Caroline Cranskens lors d’une résidence à Plounéour-Ménez (de février à mai 2018), en plein cœur des monts d’Arrée[1]. Dans ce recueil qui réunit textes, photographies ainsi que deux films (Prises de terre et Au-Delà de Nous), les auteures témoignent de leurs rencontres avec l’humain, l’histoire qui le raconte, les territoires qu’il préserve autour des roches métamorphiques de la Bretagne armoricaine.

« Au lit on se retrouve comme au berceau, au nid et à la tombe. Le goût de la nature arrive sur les lèvres avant la bouche et puis le ventre. Son propre tumulte d’ombres et de lumières tentaculaires est visible au-dehors. Des histoires sauvages poussent sur les talus. Les arbres dansent jusqu’à en mourir. Les visages trimballent souvent plusieurs visages. »

Un documentaire poétique qui interroge des vécus, des résistances, des transmissions sans autre patrimoine que ce territoire en héritage avec cette interrogation : « Qui étions-nous pour ignorer à ce point la racine du monde ? ». Question déplacée par le travail de l’artiste Agnès Dubart venue rejoindre les deux auteures pendant quelques semaines pour dessiner à l’encre noire les yeux des différentes personnes rencontrées en concluant chaque séance de pose par l’interrogation suivante : « Qu’est-ce que vos yeux aiment voir ? » Des passages, des marécages, des barrières, des hospitalités… Les monts d’Arrée et leur spécificité. « Lieu de bascule quand perce le cri / Revenu nous sommer d’être enfin / Tout à l’ancrage de nous-mêmes / Un pied dans la glu un autre dans le chemin / Et la foudre / Et l’écume ».

En écho à ces réflexions, le film Prises de terre dresse le portrait des habitants de ces lieux où « Les histoires de vie chavirent », dans cette Bretagne rouge où Macron ne fait que 15% tandis que les 85 autres ne votent pas ou blanc. C’est une autre démocratie à l’œuvre dans son fonctionnement, résolument ancrée dans la vie associative et où l’on fait encore appel aux traditions sans que cela soit perçu comme une rengaine-entrave à la liberté. Une spiritualité. Les uns après les autres, hommes et femmes livrent leur existence sur ces terres expérience d’un monde avec humilité mais aussi optimisme, convaincus de n’être qu’à « l’adolescence de l’humanité ». Indépendant mais complémentaire, le film Au-Delà de Nous réfléchit aux impasses d’un système à bout de souffle. À travers la France, les deux auteures ont donné la voix à tous ceux qui revendiquent « le fait d’être politique et terrestre », de Notre-Dame-des-Landes aux ronds-points des gilets jaunes ; toute une diversité que l’État tente d’ « hygiéniser, d’étiqueter » pour mieux la contenir et l’éteindre.

Dans ce travail littéraire protéiforme la poésie se veut donc engagée. Elle appelle au rassemblement du vivant et de ses forces. Elle tente de solidariser les parcours, les aspirations et appelle au respect du milieu à l’épreuve de son époque. « Au rythme du vent, des clairs-obscurs, du chant du courlis cendré ou des slogans de manifestations, cadrées sur les pieds, les visages ou les mains, les histoires de vies entrent en résonance et en contradiction avec les aspirations et les colères du présent. » La poésie pour éviter le repli, restituer les êtres à eux-mêmes mais aussi les relier les uns aux autres. Autrefois à Lille, désormais à Lisbonne, c’est depuis la terre des monts d’Arrée qu’Élodie Claeys et Caroline Cranskens ont fait cette transition poétique, cet Arabat pour lequel on ne manque pas de leur dire : Trugarez ![2]

[1] CRANSKENS Caroline et CLAEYS Élodie, Arabat, éd. isabelle sauvage, 2019.

[2] « Merci » en breton.