Bob Wilson ou l’art du contrepoint

par lundioumardi

MARY SAID WHAT SHE SAID

D’époque on ne retiendra que la robe. Une robe souple pour accompagner les mouvements d’Isabelle Huppert en chorégraphie de son interprétation de Mary Stuart, sur une mise en scène de Robert Wilson au théâtre de la ville[1]. Des comédiennes et des actrices pour interpréter la reine d’Écosse, il y en a eu quelques-unes. On pense à Katharine Hepburn, Samantha Morton, Annie Girardot et bien sûr Isabelle Adjani. Films, pièces, romans, opéras, biographies, le personnage convoite toutes les inspirations avec des résultats plus ou moins concluants. Cette version n’échappe pas à la critique : « de l’art pour l’art » assène Philippe Chevilley dans La dispute de France culture, « incompréhensible dans le texte » martèle Jérôme Garcin dans Le masque et la plume, « un travail de plasticien » élude Jacques Nerson émerveillé par Isabelle Huppert, « la plus grande actrice du monde ».

Et bien Jérôme Garcin, dont la critique lénifiante s’évapore sur un « Bob Wilson n’a peut-être plus l’âge d’être révolutionnaire et devient moins inventif », devrait peut-être envisager d’investir dans un sonotone s’il n’entend plus le texte. Ce texte justement, un monologue de 86 paragraphes de l’Américain Darryl Pinckney, clamé sur la musique entêtante de Ludovico Einaudi, ne prétend pas faire le récit biographique du personnage et de sa destinée. Pour cela il y a Stefan Zweig. Allusif, Pinckney donne la parole à son héroïne sur le point d’être exécutée à la hache sur décision de sa cousine Elisabeth Ier. À l’épreuve des souvenirs, Mary Stuart revient sur son adolescence en France, le retour en Écosse et ses dix-huit années de captivité, « condamnée à savoir qui je suis et ce que je suis à tout moment. »

Jérôme Garcin aurait ainsi tout intérêt à se livrer à la critique linéaire de biopics quand lui échappe une pièce en contrepoint, autour d’un texte qui n’est pas secondaire mais au service d’une mise en scène qui valorise les abstractions, que ce soit par le jeu des ombres chinoises ou les mouvements entrepris par Isabelle Huppert pour manifester la terreur, les angoisses mais aussi la détermination sur d’infinies diagonales parcourues marche avant-arrière le long desquelles son bras tendu pousse des portes, écarte les rideaux, toujours en danger dans le jeu qui est le sien. Pendant 1h30 la comédienne prend de nombreux risques, on la sent parfois à côté de la performance ce qui ne manque pas de la rapprocher davantage encore de son personnage, Ô combien fragile, capable « d’entendre un murmure à Jérusalem. »

C’est enfin une interprétation de liberté permise par la complicité entre Isabelle Huppert et Bob Wilson. Confiants l’un envers l’autre après les succès passés : Orlando, pièce adaptée du livre de Virginia Woolf à laquelle avait également collaboré Darryl Pinckney en 1993 et Quartett de Heiner Müller en 2006. À l’appui des mots sans leur laisser le monopole, la comédienne et son metteur en scène dessinent une silhouette plus royale que les légendes qui l’ont entourée, impalpable sur le flot des souvenirs qui la coulent malgré les paroles ressassées afin de ne pas sombrer. Ainsi tient bon puis s’élance la « seule et unique Marie d’Écosse et des îles », reine déchue comptable de tout ce qu’elle a perdu. Déjà prête à accueillir son bourreau, dos au public et les mains nouées sur sa cambrure, c’est le rideau qui tombe sur la scène comme la lame sur sa tête.

[1] WILSON Robert, Mary said what she said, Théâtre de la Ville (Espace Cardin), 5 juin – 6 juillet 2019. Puis tournée à l’étranger.