William Blake et le glaive

par lundioumardi

The House of Death 1795-c. 1805 by William Blake 1757-1827

« William Blake ». Prononcer à voix haute ces deux mots avec lenteur me fait hésiter entre l’étirement du ill, le mal prolongé d’un I am – Will I am ? – et le dark black avec son « e » qui accentue le « a » pour en faire un « è ». Mais on ne peut pas jouer à ça longtemps. Entre ses mains il a tenu un globe et ses croyances. L’amour, la mélancolie, le figuratif non. Le temps et son air sûrement. Les frontières de l’humain et leurs renversements. Rarement il a fui ses repères londoniens, sans jamais échapper non plus à sa pauvreté matérielle. Pas un enfermé pour autant. Un monde, son céleste et son enfer tout à l’intérieur de lui. Dans le poème intitulé La beauté, Baudelaire écrit : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes ». Le poète anglais lui n’a fait que ça. Déplacer. Détruire et recomposer. Avec détermination quand « Le chemin de l’excès mène à la connaissance. »[1]

1757-1827, William Blake n’a pas fait que vivre les révolutions de son temps. Il en a été une. Dans une période de profonds bouleversements politiques et sociaux, son œuvre poétique, mais aussi picturale ne l’oublions pas, transperce les réalités, au-delà des idéologies et des croyances qu’il déconstruit par ses visions, devinant les trahisons d’une société empêtrée dans sa crasse matérialiste. Issu d’un milieu d’artisans, lui-même devient graveur et illustre les poèmes des autres avant de concevoir les siens qu’il publie sans l’aide de personne, pour une liberté totale dont l’isolement est le prix à payer. « Si vous dites toujours ce que vous pensez, les lâches vous éviteront. »

Une fierté de caractère avide de son indépendance mais qui condamne Blake à la confidentialité comme à la précarité ; tout au long de sa vie avec le soutien sans faille de son épouse, Catherine Boucher, à qui il apprit à lire et à écrire. Cette misère relative ne le décourage en rien. Le peintre-poète est investi par d’autres forces. Il a décidé de parler au monde et peu importe si celui-ci doit tendre l’oreille des décennies après sa mort. Pour lui révéler quoi ? Une nature humaine égarée dans sa monarchie, ses réflexes cléricaux, ses valeurs bourgeoises, complaisante avec les misères qu’elle produit et les injustices sociales qu’elle perpétue. À partir de visions hallucinées, il inscrit l’homme dans un cercle céleste au milieu des nuées qu’il hérite de la Bible, Shakespeare, Milton ou encore Dante[2].

« La tradition ancienne selon laquelle le monde sera consumé dans les flammes à la fin de six mille ans est vraie, je la tiens de l’Enfer. Car j’annonce que le chérubin au glaive foudroyant a reçu l’ordre de ne plus veiller au pied de l’arbre de vie et que, dès qu’il exécutera cet ordre, l’entière création sera consumée, pour apparaître infinie et sainte là où aujourd’hui elle semble finie & corrompue. Cela se réalisera à la suite d’une intensification de joie des sens. […] Si les seuils de la perception étaient nettoyés toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, c’est-à-dire infinie. Car l’homme s’est claquemuré, ne voyant plus rien que par les fentes étroites de sa caverne. »

On pense à Nietzsche, Artaud. Cette même audace pour abattre le conformisme et rompre avec toutes les formes d’aliénation. Poète, William Blake appelle au soulèvement des eaux. Il pointe le glaive destructeur au-dessus de nos têtes. Inlassablement moderne. En lui s’accomplit la dissolution des formes classiques sans parvenir encore à l’expression romantique. À peine âgé de dix ans, il affirme avoir vu sur un arbre des anges réunis. À partir de ce moment, il n’aurait cessé de converser avec des prophètes et des saints de chair et d’os. Blake s’approprie nombre de livres occultistes et creuse sa défense absolue à l’égard de la raison. Il ne voit plus les choses telles qu’elles apparaissent mais la main invisible qui au-dessus dessine les mouvements éternels. Et c’est pour cette raison qu’éternellement nous pourrons lire sa poésie qui traverse le temps mais qui nous alerte aujourd’hui avec une intensité nouvelle sur nos propres bouleversements.

[1] L’ensemble des citations est tiré de : BLAKE William, Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, éd. Gallimard/Poésie.

[2] William Blake est mort alors qu’il illustrait L’Enfer du poète italien.