Se mettre à la place de

par lundioumardi

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Le prétexte à l’histoire n’a rien d’original. Un week-end dans une ville inconnue. La valise au talon. Penser à tout. Presque. Oublier de prendre un livre pour lire le soir dans la maison nouvelle de ses amis. Ils me disent : « Tu vas voir à Bordeaux il y a LA librairie Mollat. » Immense. Ce sont ces librairies dont les notables disent : « c’est une institution ». Un auteur de bandes-dessinées dédicace. La table recouverte de polars dressée pour accueillir un banquet. Le rayon poésie… deux petites étagères. Verlaine, Rimbaud, Mallarmé. Un recueil de haïkus. Un dictionnaire des poètes. Pas de modernes. Et puis une couverture avec trois photographies : Virginia Woolf, Marina Tsvétaïeva et Sylvia Plath. Trois familières dans une ville étrangère. Acheter un livre sans savoir ce qu’il contient d’autre que ces trois portraits bien connus. Dix-huit euros. « Vous avez la carte ? ». Je vais payer en liquide. Merci. Au-revoir.

Le titre, je l’avais à peine regardé, Léger mieux. Le nom de l’auteure écrit au-dessus, encore moins. Shoshana Rappaport. Léger mieux, par Shoshana Rappaport[1]. Oui, donc c’est une femme qui va nous parler des trois autres. C’est toujours un exercice difficile. Il faut ne pas verser dans la banalité, surtout quand on choisit trois intensités, différentes jusque dans leur léger mieux. Sans surprise, on lit en présentation que le texte « tente d’échafauder une hypothèse, de résoudre le paradoxe de la vie de trois femmes – Virginia Woolf, Sylvia Plath, Marina Tsvétaïeva – à laquelle la création offre bien plus qu’un recours inespéré. » Pourquoi faut-il toujours projeter un soi-disant « paradoxe de la vie » à leur sujet ? Six pieds sous terre, ne soupirent-elles pas sur notre besoin de les expliquer, de creuser leurs souvenirs comme pour les préserver de l’obsolescence, sans cesse à convoquer la postérité avec plus ou moins d’habileté ?

Shoshana Rappaport ne connaît pas les trois femmes qu’elle évoque. Avec une attention évidente, elle a lu leurs journaux, les correspondances, leurs livres. Elle sait quand Virginia Woolf consigne qu’elle sort acheter des gants, que Sylvia Plath avale son lait fraise après une journée de jardinage et qu’en rentrant du marché Marina Tsvétaïeva se met à faire la lessive et à entretenir le poêle. Comme de nombreux lecteurs, elle a parcouru ces écrits personnels avec l’agréable sensation de pénétrer leur intimité. De déambuler avec Virginia dans Bond Street, de contempler les fraises dans le jardin avec Sylvia ou de se réchauffer les mains avec Marina. Cette expérience faite, simples lecteurs que nous sommes, le livre nous le refermons et la réalité reprend ses droits. Sans doute nous y repenserons plus tard en marchant dans la rue, en regardant l’étalage d’un primeur ou en collant nos mains froides contre le radiateur.

La question que je me pose c’est : faut-il ajouter quelque chose à cela ? Shoshana Rappaport semble éprouver ce besoin puisque les trois tableaux qu’elle pose légendent le flux de pensées de ces trois « elle », à l’exercice du quotidien et le devoir d’écrire. Ainsi à propos de Marina Tsvétaïeva elle nous dit : « Elle va se laver les cheveux. Le bien-être n’a pas de nom. On ne dit « tu » qu’à la douleur. À quel moment écrire ? Elle sort acheter des pommes. Le beau temps reviendra-t-il ? Le ciel a disparu. « Si je pars en Russie – comment me séparer de mes carnets ? » Il faudrait qu’elle apprenne à se taire (à avaler). Ses mots ruinent tout. La vie la supportera peut-être, si elle se tait. Elle aimerait comprendre le caractère, perdu d’avance, du combat qu’elle livre. Être vaut mieux qu’avoir. Être vaut mieux que les cinq livres de pommes de terre qu’on lui proposait. »

Qu’est-ce que ce « Ses mots ruinent tout. La vie la supportera peut-être, si elle se tait. Elle aimerait comprendre le caractère, perdu d’avance, du combat qu’elle livre. » ? Les mots exacts employés par Marina Tsvétaïeva ? Une sensation qu’elle ressent et que Shoshana Rappaport nous retranscrit ? Ou n’est-ce pas plutôt ce qu’elle-même devine ou comprend en lisant l’auteure russe ? Cette dernière option me paraît malheureusement la plus probable et pose un certain nombre de problèmes. Quand elle écrit au sujet de Virginia Woolf : « Comment parvenir à toucher davantage à la quintessence des choses ? Victoire domestique : ramener à pleine main une motte de beurre frais ! Tout prend maintenant un tour familier. » On ne s’étonne pas de ces associations d’inspiration woolfienne. Sauf qu’elles ne sont pas précisément celles de la romancière anglaise. Elles sont une construction de Shoshana Rappaport à la lecture du journal et qui vient nous livrer un portrait de sa Virginia Woolf, au risque de parler à sa place.

Les fragments qui décomposent le tout sont une possibilité que la discussion permet mais que l’écriture ne pardonne pas. Assis le soir dans le fauteuil de la maison nouvelle des amis endormis je pense au plaisir que j’aurais d’avoir Shoshana Rappaport en face de moi pour discuter avec elle du souvenir de lectures communes et aimées. Sans doute serions-nous d’accord sur nos expériences, un peu moins sur la façon de les partager. Quelle importance… il n’y a pas d’acte de propriété en littérature, juste des lecteurs qui déambulent sur des mots avec l’impression, eux aussi, de ressentir un léger mieux.

[1] RAPPAPORT Shoshana, Léger mieux, éd. Le bruit du temps, 2019.