Qui est Edgar Hilsenrath ?

par lundioumardi

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Voilà sans doute la question que lui-même s’est posé tout au long de son œuvre, qu’il soit Ranek dans Nuit, Jacob Bronsky dans Fuck America, Max Schulz devenu Itzig Finkelstein dans Le nazi et le barbier, ou enfin le Lesche de Terminus Berlin, dernier livre paru avant la mort d’Hilsenrath, le 30 décembre dernier à 92 ans. Né en 1926, cet écrivain allemand a survécu au ghetto pendant la guerre avant de rejoindre la Palestine et de vivre en France. Il arrive à New York (sur le même bateau que Rita Hayworth) au début des années cinquante et travaille comme garçon de café, écrivant la nuit dans les cafétérias juives. Les éditeurs allemands craignant son approche très crue de la Shoah, il est d’abord publié aux États-Unis. À son retour en Allemagne, en 1975, un éditeur plus audacieux que les autres accepte enfin de le publier et un article du Spiegel le rend célèbre du jour au lendemain.

Adepte de l’autofiction, difficile de savoir s’il a fait des romans sa vie ou l’inverse. Des romans dans lesquels le loufoque sert la critique, au cynisme malin, contre les formes de bien-pensance et les idées convenues. Parce que la vraie question posée par Hilsenrath est peut-être de savoir ce qu’être Allemand signifie après la Second Guerre mondiale : « Les problèmes concrets d’un écrivain inconnu et crève-la-faim, mais surtout les problèmes d’un écrivain allemand d’origine juive dans un pays étranger, un pays que je ne comprends pas et qui ne me comprend pas. »[1] Dans Fuck America, son alter ego littéraire, Jakob Bronsky, est un étranger désorienté qui évolue dans le New York miteux des années 1950, au milieu des clodos et des prostituées, frustré sexuellement et obsédé par l’écriture de son roman intitulé Le Branleur – l’itinéraire de ce personnage étant largement inspiré par la biographie de l’auteur à l’écriture de son premier roman Nuit, réécrit vingt fois entre 1947 et 1958.

C’est en lisant Erich Maria Remarque, auteur d’À l’Ouest rien de nouveau, que lui vient l’envie d’écrire. Lui-même raconte alors s’être rendu dans un café, assis devant un verre de rouge, du papier et un crayon et d’avoir écrit les trente premières pages de Nuit en pensant à Remarque. Surprenant quand on voit la singularité de son écriture qui ne cesse de dire Fuck au désespoir, à la solitude, au pathos, dans une Allemagne où il est mal vu d’aborder l’Holocauste avec humour et de façon satirique. Pas seulement. Hilsenrath, c’est aussi le récit du rêve américain désenchanté, la farce d’un SS qui finit en Palestine comme sioniste convaincu. Applaudi ou détesté, Le nazi et le barbier a valu à son auteur un succès mondial, malgré le refus par soixante maisons d’édition de le publier. Il sera finalement édité dans 22 pays, traduit en seize langues.

« Hein? Pourquoi j’ai tué? Je ne sais pas pourquoi. Peut-être à cause des bâtons? Avant d’en arriver là, il y a eu le bâton jaune et le bâton noir. Et d’autres sans couleur. Et des mains. Beaucoup de mains pour brandir ces bâtons. Et chaque coup atterrissait sur mon derrière. Le derrière qu’on appelle l’âme. Car finalement, âme ou derrière, c’est du pareil au même. Les deux sont là pour encaisser les coups. Parfois. Souvent même. Très souvent même. Bref, tu vois, voilà l’histoire. Je voulais manier le bâton à mon tour. Ou les bâtons. Mais autrement. Plus fort. Tu piges? Tu vois, tu as pigé. Sauf que je n’aurais jamais pu manier le bâton avec autant de violence et de démesure s’il n’y avait pas eu d’ordre. L’ordre : VAS-Y, FRAPPE. »[2]

En 1975, l’écrivain décide de retourner en Allemagne quittée près de trente-cinq ans auparavant. Ce que raconte Terminus Berlin. Son personnage principal, Lesche, s’en justifie simplement : « J’ai besoin de la langue allemande. Mon plus gros problème en Amérique était que je risquais d’oublier la langue dans laquelle j’écris, ce qui aurait été catastrophique. En Allemagne, j’entends cette langue quotidiennement. C’est essentiel pour moi. »[3] L’écriture à nouveau semble rendre la mémoire à ses personnages, donner du relief aux souvenirs. Ces souvenirs qui sont aussi le tableau coupable des rescapés de la Shoah, dont fait partie le narrateur : « Six millions. Je ne savais pas qu’il y avait eu tant de morts. (…) Je leur ai montré le journal et leur ai demandé en yiddish : “Vous saviez qu’il y en avait eu autant ? – Non”, ont répondu les Juifs. »

[1] HILSENRATH Edgar, Fuck America, éd. Attila, trad. de l’allemand par Jörg Stickan, 2009.

[2] HILSENRATH Edgar, Le nazi et le barbier, éd. Tripode, trad. de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, 2018.

[3] HILSENRATH Edgar, Terminus Berlin, éd. Tripode, trad. de l’allemand par Chantal Philippe, 2019.