Maurice Maeterlinck, le bruit des silences

par lundioumardi

MauriceMaeterlincklundioumardi

Antonin Artaud écrivait à propos de lui « Les autres symbolistes renferment et agitent un certain bric-à-brac concret de sensations et d’objets aimés par leur époque, mais Maeterlinck en émane l’âme même. Chez lui, le symbolisme n’est pas seulement un décor, mais une façon profonde de sentir. » Une âme et une façon profonde de sentir indissociables d’une tradition bien particulière venue des Flandres, à la croisée des civilisations romanes et germaniques. Comme Émile Verhaeren (1855-1916) à Anvers, Maurice Maeterlinck (1862-1919) est né dans une famille bourgeoise flamande de Gand, dans une Belgique cosmopolite et enrichie par le négoce. Entre les Wallons et les Flamands, Les Ardennes d’un côté la mer du Nord de l’autre, tout un patrimoine littéraire se forme sur ces terres de contrastes marquées durablement par l’empreinte de Maeterlinck et de son œuvre.

Sans enthousiasme, le jeune Flamand avait commencé par apprendre le droit avant de s’en détourner en faveur de l’écriture, nourrie au grain de l’œuvre de Ruysbroeck (1293-1381) qu’il décide de traduire, et sa rencontre à Paris avec Villiers de l’Isle-Adam en 1886. Ainsi paraît en 1889 le recueil intitulé Serres chaudes, chez Vanier qui est également l’éditeur de Verlaine. Trente-trois poèmes écrits à Oostakker, le long d’un canal qui relie Gand à l’embouchure de L’Escaut, et qui déjà révèlent une poésie mystique de la main d’un homme tout à l’intérieur de lui, mais qui semble résolu à en sortir pour tailler la route. L’ineffable et le boxeur, voilà sans doute les deux ressorts au mouvement de ce caractère difficile à saisir, à la fois dans l’air et dans la chair, et qui nous écrit : « En qui faut-il fuir aujourd’hui ! […] Encor des sanglots pris au piège ! »[1]

Mais son expression suprême a sans doute donné ses meilleurs fruits grâce au théâtre. Sur ce territoire, il a conçu une poésie inédite par laquelle le terroir flamand embrasse les intentions symbolistes, via des intermèdes d’un lyrisme de l’obscurité, à la fois nocturne et lunaire. Un théâtre dans lequel Artaud écrira encore que les « personnages sont des marionnettes agitées par le destin » et dont Pelléas et Mélisande semble être l’aboutissement. Parue en 1892, l’intrigue de la pièce semble ne servir que de prétexte : le prince Golaud rencontre une jeune fille à l’orée d’un bois, Mélisande, qu’il décide d’épouser. Très vite Mélisande tombe amoureuse du frère de Golaud, Pelléas, et les amants maudits finissent par mourir à l’épreuve de leurs sentiments.

Pourquoi un prétexte ? Parce que dans ce théâtre de l’intérieur, où l’inconscient domine et où les personnages semblent condamnés à leur dedans, la musique, la couleur d’un ciel vide, les légendes du Nord dominent dans une dynamique de la suggestion. Poète symboliste parce que ses personnages eux-mêmes sont symboles : Golaud le chasseur blessé emporté par sa folie, Mélisande soumise à la mort aussi palpable que le rêve qu’elle incarne, et Pelléas au froid des silences qu’il égraine. Une consécration pour Maeterlinck qui parvient dans sa pièce à réunir une harmonie des arts où se mêlent la danse, la tragédie, la musique et aussi la peinture, au gouvernement des ombres et des lumières qu’il met en concurrence.

« Voyez, voyez, je crois que le ciel va s’ouvrir… Donnez-moi la main, ne tremblez pas ainsi. Il n’y a pas de danger : nous arrêterons du moment que nous n’apercevrons plus la clarté de la mer… Est-ce le bruit de la grotte qui vous effraie ? C’est le bruit de la nuit ou le bruit du silence… Entendez-vous la mer derrière nous ? – Elle ne semble pas heureuse cette nuit… Ah ! voici la clarté ! »[2] Que chercher dans ces variations où le drame des êtres vivants menace à chaque instant ? Peut-être simplement à discerner la confession d’un poète dont l’unique certitude semble être la mort, seule à même de délivrer ces êtres de chair au désespoir de leur existence. Une partition sur laquelle les silences glissent dans la plus profonde symphonie.

[1] MAETERLINCK Maurice, « Heures ternes », in Serres chaudes, éd. Gallimard/Poésie.

[2] MAETERLINCK Maurice, Pelléas et Mélisande, éd. Espace Nord.