Venise, mystère à préserver

par lundioumardi

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Des monstres je n’en ai vu qu’un lors du séjour. Le soir du retour. J’attendais le vaporetto à la station Arsenal pour rejoindre la gare Santa-Lucia quand il est apparu, avançant avec une lenteur certaine et le ronronnement de tout son désastre capitaliste. Le paquebot Opera traversait la lagune pour satisfaire ses touristes au mépris de quinze siècles d’histoire et de maintenant. À regarder les passagers danser un verre à la main, les yeux contemplant le panorama, j’étais surpris de la tranquillité qui règne à Venise autour, ses musées et ses églises indéboulonnables relativement désertés. Oui, on a de la chance, ils descendent uniquement pour aller voir la place Saint-Marc et ne vont pas au musée, me dit M. Peut-être que si ces personnes se rendaient davantage dans les musées ils abandonneraient la croisière s’amuse mais c’est un autre débat.

J’ai emprunté le train de nuit. Cabine de six pendant treize heures. Il faut avoir une vie intérieure assez riche pour supporter. Je lis Venises de Paul Morand qui lui aussi a parcouru ce trajet en quittant le Tessin et dont le paysage n’a pas tellement changé depuis 1908 : « Dès septembre, nous partirons pour Venise ; changement de décor ; les cheminées d’usines de la plaine lombarde remplaçaient les cyprès du lac de Côme ; le long du rail, les vignes ne se donnaient plus la main ; par la fenêtre du wagon, Milan annonçait une nouvelle Italie industrielle ; à quoi bon tant de pneumatiques, de roulements à billes, d’industries idiotes ? Je vivais le dos tourné à l’avenir ; l’avenir pouvait-il être autre chose qu’un passé immanent ? »[1]

Aujourd’hui l’entrée de Venise sublime toujours quand on regarde à gauche. De ce côté le train file à la surface d’une eau baignée de soleil, tandis qu’à droite les rails tracent la parallèle de l’autoroute et reflètent la zone industrielle. Une dualité qui entoure Venise, le triomphe de son passé face à aux ravages du temps présent. Chaque Vénitien apprend naturellement à marcher en regardant de haut en bas les fissures qui se multiplient et les marbres qui partout résistent et dominent ; ne pas tomber également quand rien n’est moins évident que pied gauche pied droit entre deux canaux. À croire que l’on avance dans une partie du monde indifférente aux lois de la nature pour composer sa propre cadence. On a envie de se promettre à cette vie-là, à cette « même couleur de truite au bleu des surfaces matinales. »

Paul Morand écrit également : « Je reste insensible au ridicule d’écrire sur Venise ». Cette phrase on peut l’interpréter de deux manières : insensible au ridicule pour écrire ou insensible au vouloir écrire sur Venise devenu ridicule. Peut-être un peu des deux mais le faire quand même. Chateaubriand, Musset, Proust, Sartre… n’y ont pas résisté ? Qui est parvenu à ce qu’il voulait ? À retranscrire ce qu’il a vu là-bas ? Venise et ses secrets sont un défi que l’on se fixe avec l’espoir d’en obtenir la confidence. Nous oublions dans cet exercice, vain sans doute, nos propres confessions devant la ville et ce qu’elle convoite. Lorsque le plafond d’une église semble creuser notre regard pour aller lui respirer le cœur, plus personne n’est écrivain à ce moment.

Venise, une énigme. Certes. Là où toute vie humaine devient insuffisante mais échappe à la banalité de sa condition. Accepter ce mystère sans chercher à l’élucider. Voilà peut-être la meilleure façon d’être à Venise et d’y revenir tant que cela reste encore possible. « Venise se noie ; c’est peut-être ce qui pouvait lui arriver de plus beau ? » Pas si le paquebot Opera est l’auteur du destin. Venise peut se noyer d’elle-même si elle le souhaite. Rejoindre dans la profondeur des eaux la chevelure des algues qui à certains endroits se meut à la surface du chant muet des sirènes. Mais crever sous le poids des caprices consuméristes, à la prunelle de nos vulgaires, serait la pire offense humaine à ce temple des humanités. À cet Homme de Vitruve, tenu entre son cercle et son carré, qui autrefois nous promettait que seule la rationalité nous permettrait de ne pas saccager les mystères à préserver.

[1] Toutes les citations sont tirées de : MORAND Paul, Venises, éd. Gallimard, 1970.