Lumière et obscurité chez Charles Juliet

par lundioumardi

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Dans le premier des neuf tomes qui composent le journal de Charles Juliet, on est surpris par l’alternance entre je et tu que lui éclaircit rapidement dans ce même cahier : « Pourquoi parfois, dans ces notes, le tu au lieu du je ? Parce qu’il convient à la mise en cause et l’accusation. »[1] Né en 1934, Charles Juliet commence son journal quand il a 23 ans : une furieuse envie d’écrire et la certitude que s’il échoue il devra mourir ; idée romantique sous la plume de beaucoup mais qui recouvre chez lui une sincérité différente : le suicide comme une possibilité qui vous suit afin de supporter la vie ? Il a aujourd’hui 84 ans et une œuvre qui laisserait sans doute perplexe le jeune homme épuisé qu’il décrivait à 25 ans.

Un journal de longue haleine, des récits autobiographiques, des lettres, des essais, des pièces de théâtre, de la poésie, pas de roman stricto sensu. Une écriture de l’intime. Dans L’année de l’éveil, publié en 1989 (éd. P.O.L), il racontait son enfance dans un milieu paysan suisse avant d’intégrer le lycée militaire d’Aix-en-Provence comme enfant de troupe. Adulte, il abandonne rapidement ses études de médecine pour se consacrer à l’écriture, à la solitude, à l’ennui qu’il ne fuit pas. « Plutôt que de m’épuiser en efforts stériles sur une page blanche, je serais plus avisé en essayant de vivre. Mais qu’est-ce à dire ? Vivre, c’est se dissiper, se perdre dans le bruit, tenter de s’abrutir. Je n’ai aucun goût pour cette mort-là. Restent l’ennui, le sentiment de ma propre inutilité, auxquels je ne peux faire face que par l’écriture. »[2]

Seul dans son coin l’auteur fait ses gammes. Il lit beaucoup. Et comme l’ouvrier descend à la mine, Charles Juliet s’enfonce dans les profondeurs de son histoire pour gratter la glaise du texte à venir. Dans Lambeaux (1995, éd. P.O.L), il rend hommage à ses deux mères : l’esseulée et la vaillante, l’étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée. La première, celle qui l’a mis au monde, est morte de faim dans un hôpital psychiatrique lors de l’« extermination douce » décidée pendant l’Occupation[3] ; la seconde, celle qui l’accueillit dans sa famille, l’a élevé comme son propre fils. À nouveau le je le tu. « Tu songes de temps à autres à Lambeaux. Tu as la vague idée qu’en l’écrivant, tu les tireras de la tombe. Leur donneras parole. Formuleras ce qu’elles ont toujours tu. […] ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge ».[4]

Être le dernier-né pas vraiment désiré a fracturé la vie de Charles Juliet qui s’est longtemps senti coupable de la tentative de suicide de sa mère et de l’enfermement qui s’en est suivi. Une culpabilité au long terme chassée par l’écriture de ce livre après 60 années. Écrire… un moyen chez lui d’intervenir, de se creuser, de mettre au clair ses silences et de trouver une issue à la torpeur, au désespoir. Avec succès confirme son journal. On y lit un auteur qui s’écarte peu à peu du sombre, fidèle à ses blessures, patient du présent et hospitalier des lumières du jour. À l’intérieur de lui en permanence, il ne verse jamais dans le narcissisme et s’échappe à la rencontre des autres de tout horizon. En 2017 paraissait Gratitude (éd. P.O.L), le neuvième tome de son journal qui couvre la période 2004-2008. Au soir de son existence, il y consignait : « Écrire, ce fut pour moi un moyen de surmonter mon dégoût de la vie, de réparer ce qui avait été abîmé, puis d’entreprendre la lente pérégrination qui m’a conduit à naître à moi-même. » Un dixième tome paraîtra. Le dernier a-t-il assuré.

[1] Jusqu’à présent, Charles Juliet a publié neuf tomes de son journal depuis le premier qui démarre en 1957 : JULIET Charles, Ténèbres en terre froide (1957-1964), éd. P.O.L.

[2] Ibid.

[3] Un mois après la naissance de son dernier fils, la mère de Charles Juliet fait une tentative de suicide. Un mariage sans amour et quatre maternités rapprochées la plonge dans une profonde dépression que l’hôpital psychiatrique dans lequel elle est envoyée ne fait qu’intensifier. Elle y passa huit années avant d’y mourir dans les atroces conditions que ce livre rappelle : la famine qui tua l’ensemble des patients internés pendant la Seconde Guerre mondiale.

[4] JULIET Charles, Lambeaux, éd. Folio.