Lire jusque dans le noir

par lundioumardi

LispectorLundioumardi

J’ignore si beaucoup envoient encore des livres dans la boîte aux lettres de leurs amis mais cela devrait être un service public. Ce service public a laissé dans la mienne une enveloppe et deux livres de Clarice Lispector. « […] je pense que son écriture pourrait te plaire, même si c’est une intuition seulement. » Clarice Lispector je ne connais pas, le Brésil non plus et les auteurs qui écrivent en portugais… Pessoa – que je ne prononce toujours pas Pechooâ – avec tous ses hétéronymes. Mais Clarice Lispector (1920-1977) ça ne sonne pas portugais et ne révèle pas le Brésil à l’ouïe de ce prénom. Un pseudonyme pour cette enfant née dans un shtetl en Ukraine au sein d’une famille juive qui a fui les pogroms et qui émigre au Brésil juste après la naissance de leur fille. La biographie poursuit ses tragédies. Éclaircissent-elles la lecture de son œuvre ? Une possibilité est aussi de la laisser nous mener : « Je dois être lisible jusque dans le noir. » écrit Clarice Lispector dans Un souffle de vie (pulsations)[1].

On la compare à James Joyce, Virginia Woolf, Kafka, Katherine Mansfield. À l’Europe[2]. À tous ces écrivains assis sur leur territoire littéraire. Mais c’est sous le soleil de Rio qu’elle a proposé de nouvelles formes, interrogé les ponctuations et cherché à comprendre l’« agonie » de celui qui écrit, nous dit son amie et éditrice Olga Borelli. Dans une société fortement matriarcale, elle observe les évolutions des rapports entre hommes et femmes, les volontés d’indépendance. Davantage féminine que féministe. Les chapitres sont morcelés, les paragraphes fragmentaires à l’image de l’édifice social et familial qu’elle dépeint. Peindre plutôt qu’écrire serait une éventualité pour considérer ces deux livres dans lesquels l’auteure creuse le dessin : « J’entre lentement dans l’écriture ainsi que je suis déjà entrée dans la peinture. C’est un monde enchevêtré de lianes, syllabes, chèvrefeuilles, couleurs et mots ».

La confusion règne durablement comme si Clarice Lispector cherchait elle-même à remettre au clair sa pensée à mesure que le livre avance. Ainsi Un Souffle de vie observe un auteur à l’ouvrage du personnage qu’il a imaginé. « L’auteur. Je suis l’auteur d’une femme que j’ai inventée et que j’ai nommée Angela Pralini. Je vivais en bons termes avec elle. Mais elle a commencé à m’inquiéter et j’ai compris que je devais de nouveau assumer le rôle de l’écrivain afin de mettre Angela en mots, parce que c’est la seule façon de communiquer avec elle. » Angela Pralini écrit. Elle écrit les livres de Clarice. Et Lispector se glisse dans la peau de l’auteur à l’étude d’Angela, une femme « très provisoire », « urgente et émergente », « individuelle comme un passeport ».

Une écriture plurielle, des mots tirés à coups de carabine qui laissent place à des passages plus sensuels, langoureux. Des ratés également mais qu’elle défend : « Angela a un don qui m’émeut : le don de l’erreur » parce que rien n’autorise à taire ce qui échoue. Son œuvre est ancrée dans la société brésilienne mais n’échappe pas à la tradition juive des origines de Lispector et son goût pour une forme de mysticisme qui jalonne ses questionnements autour de la mort et de la création. Un envoûtement qui survécut à la dictature militaire de 1964-1985 initiée par le maréchal Castelo Branco, une fascination autour de cette auteure intemporelle dont l’œuvre éprouve les silences, laisse battre les respirations. « Mes mots déséquilibrés sont le luxe de mon silence. J’écris par pirouettes acrobatiques et aériennes – j’écris à cause de mon profond vouloir parler. Quoique écrire ne me donne que la grande mesure du silence. »

[1] Toutes les citations sont tirées de : LISPECTOR Clarice, Água Viva, trad. du portugais par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, éd. Des femmes – Antoinette Fouque. Un souffle de vie (pulsations), trad. du portugais par Jacques et Teresa Thiériot, éd. Des femmes – Antoinette Fouque.

[2] Journaliste spécialisée dans la mode, elle a épousé un diplomate dont elle a eu deux fils, et qu’elle a suivi en Europe et aux Etats-Unis, avant de divorcer et de revenir au Brésil en 1959.