Baudelaire nouvelliste

par lundioumardi

Lafanfarlolundioumardi

Poète, traducteur, critique d’art et essayiste, Charles Baudelaire (1821-1867) a porté fiévreusement l’écriture de ces domaines à l’édifice d’une œuvre incontournable menée au rythme d’une vie tumultueuse, parisienne jusqu’au dégoût, où l’amour et la mélancolie se tuent à la tâche de la création littéraire. Plus méconnues sont les rares tentatives de l’auteur à l’exercice de la narration, le roman, dont il insiste pourtant sur « la gravité, la beauté et le côté infini de cet art-là ». Une option qui a existé chez le jeune Baudelaire de La Fanfarlo, une nouvelle qui s’étire presque à la mesure d’un court roman, parue en janvier 1847 dans le premier Bulletin de la Société des gens de lettres – après avoir été refusée par la Revue de Paris – sous la signature de Charles Defayis (nom, à une lettre près, de celui de sa mère).

L’histoire met en scène le personnage de Samuel Cramer, jeune homme de lettres dont les prétentions n’ont d’égal que sa paresse mais à qui Baudelaire a donné beaucoup de lui-même : le maniement de l’ironie, son aversion pour Walter Scott ou l’éloge de Balzac pour ne citer que ces exemples. « Samuel a le front pur et noble, les yeux brillants comme des gouttes de café, le nez taquin et railleur, les lèvres impudentes et sensuelles, le menton carré et despote, la chevelure prétentieusement raphaélesque. – C’est à la fois un grand fainéant, un ambitieux triste, et un illustre malheureux ; car il n’a guère eu dans sa vie que des moitiés d’idées. Le soleil de la paresse qui resplendit sans cesse au-dedans de lui, lui vaporise et lui mange cette moitié de génie dont le ciel l’a doué. »

La première partie dresse le portrait de ce jeune homme ambivalent autour de la discussion qu’il engage avec Mme de Cosmelly, un de ses premiers amours désormais l’épouse d’un homme riche et qui demande à Samuel de l’aider à certifier l’infidélité de son mari en séduisant la femme qu’il entretient : la Fanfarlo, comédienne aux atours chatoyants, inspirée de l’exubérante Lola Montès qui fit scandale à l’Opéra de Paris, dépeinte comme aussi « bête que belle ». Le prétentieux littérateur saisit la perche qu’on lui tend dans l’espoir de reconquérir cet amour d’antan, critique des passions et des manipulations amoureuses dont il va lui-même être la victime en tombant sous le charme de la danseuse dans la seconde partie du texte.

« Quant à lui, il a été puni par où il avait péché. Il avait souvent singé la passion ; il fut contraint de la connaître ; mais ce ne fut point l’amour tranquille, calme et fort qu’inspirent les honnêtes filles, ce fut l’amour terrible, désolant et honteux, l’amour maladif des courtisanes. Samuel connut toutes les tortures de la jalousie, et l’abaissement de la tristesse où nous jette la conscience d’un mal incurable et constitutionnel, – bref, toutes les horreurs de ce mariage vicieux qu’on nomme le concubinage. »

Dans cette nouvelle qui précède la poésie, Baudelaire annonce d’une certaine manière son appréhension à l’égard de la poésie versifiée au profit de l’écriture en prose. Après La Fanfarlo, plus de nouvelle ni de roman ébauché – lui qui pourtant écrivait dans les Notes nouvelles sur Edgar Poe : « La vérité peut être souvent le but de la nouvelle. » – mais une œuvre poétique qui a su adapter la prose à cette recherche esthétique comme nul autre avant lui. Déjà les thèmes récurrents se dessinent : les tableaux parisiens (« la ville maudite ») mais aussi la mélancolie et l’ennui, « Sans le don tout divin de l’espérance, comment pourrions-nous traverser ce hideux désert de l’ennui que je viens vous décrire ? » Un texte singulier dans le vaste ensemble baudelairien par lequel l’auteur s’arrache de l’illusion romantique pour explorer les profondeurs des malédictions inhérentes à son œuvre.