Antoine Emaz ou l’écriture au vrai

par lundioumardi

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Dans le Poème du mur[1], Antoine Emaz écrit « On se demande parfois si, un jour, on arrivera à se libérer de ce qui encombre depuis longtemps et dont on n’a jamais voulu, quand on y réfléchit bien. Mais qui reste là. » Dans ce poème paru en 1990 dans le recueil En deçà, il annonçait le travail qui était le sien de ne pas fuir le pessimisme geste de révolte et d’observation du monde. Une détermination qu’il confirmait dix ans plus tard dans un entretien accordé à la revue Scherzo : « Ce monde est sale de bêtise, d’injustice et de violence ; à mon avis, le poète ne doit pas répondre par une salve de rêves ou un enchantement de langue ; il n’y a pas à oublier, fuir ou se divertir. Il faut être avec ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence. J’écris donc à partir de ce qui reste vivant dans la défaite et le futur comme fermé. »[2]

Ce futur s’est un peu plus refermé le 3 mars dernier avec le décès d’Antoine Emaz. Né en 1955 à Paris, il vivait à Angers et laisse derrière lui une œuvre incontournable dans la poésie contemporaine, distante de la tentation expérimentale au profit d’une concision au ras du réel, via de courts textes en vers libres alternant avec des paragraphes brefs, justifiés, comme des blocs denses. Auteur de nombreux recueils parmi lesquels on peut citer Lichen, Lichen (éd. Rehauts), De l’air (Le Dé bleu), Cambouis (Le Seuil), Poèmes pauvres (Æncrages & co) ou Limite (Tarabuste), il a également travaillé à de nombreuses études littéraires sur André Du Bouchet, Eugène Guillevic ou encore Pierre Reverdy.

Poète du concentré, de l’émotion brute et de l’attente, ses vers éclatent sur les frontières d’un désespoir – un mur, une mer, une falaise – avec la « Patience d’une main qui passe, et use. » Une poésie inquiète que Franck Venaille décrivait très justement dans le texte qui lui était consacré dans C’est nous les modernes : « Il s’agit essentiellement de poèmes coupants, disant peu à la fois et qui ne vivent en fait que sous la protection de l’auteur. Ici, rien n’est écrit pour le plaisir et par plaisir. La poésie apparaît pour ce qu’elle est : une manière de comprendre et d’appréhender le monde en utilisant ses scories, ses fautes, cette éternelle inquiétude qui rôde autour de chacun de nous. […] Une vision de l’écriture poétique libre, c’est ce que nous offre ce poète sévère, tourné en entier sur soi, mêlant avec réussite différents niveaux d’écriture, ce qui lui permet notamment d’avouer : Impossible de dormir sur ce tabouret de cuisine. »[3]

Étrangère au lyrisme, sa poésie rejette tous les superflus afin de conserver l’attention sur l’infime mouvement qu’il scrute et qu’il appelle lui même « force-forme ». La modestie de sa langue pourrait laisser paraître le renoncement d’un homme figé. C’est tout le contraire qui est à l’œuvre le vers suivant où il n’est plus question que de désir, de renversement et de duel intérieur. Avec cette écriture unique, il rebat sans cesse les cartes d’un possible, le dos collé au mur, patient et attentif d’un peut-être que finalement il tenait depuis longtemps au bout de ses doigts. « Écrire, comme si quelque chose devait se jouer un jour ou l’autre à cet endroit. / Alors, on se maintient, on entretient la main. À certains moments, on ne peut davantage. / Quand cela se prolonge, on finit par se demander si ce n’est pas cela, écrire, au vrai. »

[1] EMAZ Antoine, En deçà, éd. Fourbis, 1990. Intégré depuis dans l’anthologie suivante : EMAZ Antoine, Caisse claire (Poèmes 1990-1997), éd. Points, 2007.

[2] EMAZ Antoine, « Entretien », Scherzo, 12-13, été 2001.

[3] VENAILLE Franck, « Antoine Emaz et le mur de la peur », C’est nous les modernes, éd. Flammarion, 2010.