Sade à rebours des légendes

par lundioumardi

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Dans Les châteaux de la subversion (éd. Gallimard, 2010), Annie Le Brun explorait les paysages du roman noir de la fin du XVIIIe siècle et écrivait alors : « À dévoiler les prisons successives que l’être installe à l’intérieur de lui-même, on découvre en même temps que cette prison peut devenir le lieu d’un inquiétant plaisir. Les images les plus troublantes surgissent alors pour remodeler les forteresses du mal que sont les prisons, les couvents, les maisons de force, et ce, au cours d’une surprenante prise en charge de la perversité, de la déraison, au moment où tout les accable. » Cet accablement, Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) l’a éprouvé avec férocité pendant les vingt-sept années qu’il a passées entre la prison et l’asile d’aliénés où il a écrit avec ferveur une œuvre à la fois dérangeante et révoltée, comme si les murs de sa cellule déverrouillaient les chaînes de sa pensée pour installer un autre espace, cette fois littéraire et mental.

Ses livres ont traversé les siècles dans la clandestinité en creusant le fossé entre la besogneuse lecture au pied de la lettre et ceux tentant de la dépasser afin de saisir autre chose dans ses écrits. En 1990, l’œuvre de Sade entre dans la Pléiade et prouve à nouveau qu’elle ne saurait se limiter aux Cent Vingt Journées de Sodome, La Philosophie dans le boudoir ou encore La Nouvelle Justine. Il faut y ajouter les nombreux textes politiques, les romans historiques et les différents essais ; Sans oublier la vaste correspondance d’un épistolier contraint à ce seul support pour échanger derrière les barreaux de ses prisons. Sa vie, les légendes bâties autour des rumeurs, ont passionné biographes et intellectuels, de Jean-Jacques Pauvert à Roland Barthes, en passant par Simone de Beauvoir, Pierre Klossowski, Gilbert Lely, Pierre Lever et, bien sûr, Annie Le Brun.

Récemment, Stéphanie Genand – spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle et présidente de la Société des études staëliennes – a publié une nouvelle biographie consacrée au libertaire avec le principe méthodique de démythifier le personnage autour de l’homme[1]. Après tout, comme il est rappelé dans le prologue, les études menées sur son crâne par le docteur Ramon en 1818 n’avaient-elles pas abouti à la déception suivante : « son crâne était en tous points semblable à celui d’un père de l’Église. » D’entrée, la biographe écarte le monstre tant de fois recherché pour interroger le caractère de l’homme, son intimité, ses appétits et ses égarements, l’acharnement aussi dont il fut victime et les mauvais coups du sort. « Sade, non pas sadique, mais penseur lucide du sadisme. »

À partir d’une lecture attentive des textes et notamment de la correspondance, elle retrace les grandes lignes du parcours de Sade : la noblesse insouciante de son père Jean-Baptiste, les premières affections du jeune homme romantique, la confusion des sentiments de la Présidente – belle-mère acharnée à l’aimer tout autant qu’à le faire condamner –, l’amour intrépide de son épouse Renée, souvent peu abordé par la littérature bien qu’étant l’interlocutrice de prédilection pendant de longues années, ses trois procès, le rendez-vous manqué avec l’histoire lors de la Révolution de 1789, ses combats politiques contre les institutions, à rebours de l’ordre social et, surtout, la teneur de l’œuvre en train de se faire au fond des cachots. À plusieurs reprises, l’auteure réhabilite « l’humanité sadienne [qui] lézarde la légende noire. »

Dans l’asile de Charenton où il termine sa vie, Sade fortement diminué trouve encore l’énergie de former un théâtre joué par les aliénés avant d’être interdit. Sa personne n’inquiète plus beaucoup mais la perpétuité de son œuvre menace. Les manuscrits sont saisis et tout son matériel d’écriture est confisqué. « L’adieu à la vie n’a cependant plus de secrets pour lui. Exécuté par contumace, enfermé pendant vingt-sept ans, privé de l’administration de ses biens, déclaré mort dans la presse et fou par les autorités consulaires, qu’a-t-il encore à découvrir du néant ? Sade, éternel déjà mort, n’attend pas en effet son testament pour ouvrir la porte du tombeau. Il l’installe au cœur de son existence […]. » Une biographie dans laquelle Stéphanie Genand s’écarte des traditionnelles rengaines liées au personnage pour valoriser une littérature de la liberté, écrite de la main d’un homme déterminé à ouvrir les yeux de son époque sur les rapports sociaux, la violence qui les gouverne, conçue (paradoxalement ?) loin de l’ordre du monde, dans les forteresses du mal évoquées par Annie Le Brun et qui ont fait naître l’écrivain à l’implacable destin.

[1] GENAND Stéphanie, Sade, éd. Gallimard (Folio), 2018.