De Jean à Max

par lundioumardi

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Jean Moulin (1899-1943), c’est la figure du héros national associé à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est celui dont le combat s’apprend dans une double-page des manuels scolaires d’histoire, celui à qui France Télévisions consacre régulièrement un nouveau téléfilm, celui qui compte pas moins de quatre musées en France pour honorer sa mémoire (Paris, Lyon, Bordeaux et Saint-Andiol). Sans oublier les nombreux livres, biographies, articles et sites Internet qui lui sont dédiés. Une monographie vertigineuse à la hauteur de l’homme qui fut tour à tour préfet, chef de la Résistance et fondateur de l’État clandestin en 1943.

De façon plus confidentielle, le seul témoignage écrit de la main de Jean Moulin apparaît comme l’incontournable introduction pour mesurer la détermination de ce caractère. Publié en 1947 aux éditions de Minuit[1], avec une courte préface du Général de Gaulle, Premier combat constitue le récit des cinq jours, entre les 14 et 18 juin 1940, au cours desquels le préfet d’Eure-et-Loir va tenir le journal, quasiment heure par heure, du basculement de son administration entre les mains de S.S. ivres de leur propre cruauté, face à un homme d’État résolu à faire entendre son « Non » malgré la désertion générale.

Le 21 février 1939, Jean Moulin entrait dans ses fonctions à la préfecture d’Eure-et-Loir. Malgré des demandes répétées auprès du ministre de l’Intérieur pour suivre le sort de sa classe en cas de mobilisation générale, le préfet est assigné à rester en lieu et place de son mandat. Qu’à cela ne tienne, il organisa du mieux possible la protection de ses administrés à grand renfort d’un patriotisme exalté. Le 11 juin 1940, six jours avant l’entrée des Allemands dans le département, il faisait imprimer une brochure intitulée Que faire en cas d’attaques aériennes. Déjà, il n’était question que de dignité : « Vos fils résistent victorieusement à la ruée allemande. Soyez dignes d’eux en restant calmes. Aucun ordre d’évacuation du département n’a été donné parce que rien ne le justifie. […] Les élus et les fonctionnaires se doivent de donner l’exemple. Aucune défaillance ne saurait être tolérée. Je connais les qualités de sagesse et de patriotisme des populations de ce département. »

La première partie du récit témoigne justement de cette organisation de fortune qui doit faire face à l’arrivée massive des réfugiés du Nord et à quelques unités combattantes en retraite qui seront bientôt suivis par les premiers détachements de la Wehrmacht. Il faut soigner, nourrir, abriter, prévenir la multiplication des pillages et surtout convaincre d’une mobilisation réduite à peau de chagrin. Jours et nuits, Jean Moulin se déploie sur tous les fronts, ébauche des solutions et assiste au départ précipité de la plupart des habitants. Paris et l’armée française capitulent mais le fonctionnaire de l’État reste debout malgré l’abandon de son gouvernement. « Nous décidons d’attendre les Allemands dans la cour de la Préfecture. Mgr Lejards à ma droite, Besnard à ma gauche, nous échangeons de tristes réflexions sur les événements. Nous sommes face au drapeau qui flotte toujours au-dessus de la grille d’entrée. Nous nous surprenons à le regarder intensément, comme si nous voulions en emplir, en rassasier nos yeux pour longtemps… »

L’affaire était pliée et seulement quelques heures séparaient Jean Moulin de la mise à l’épreuve de son tempérament et de son « sens du devoir ». Les officiers allemands vinrent le chercher un soir pendant le dîner. Il quitta la table pour enfiler son uniforme afin de rester « vis-à-vis de l’ennemi, sur le plan strict des relations officielles. » Emmené dans un bureau, on lui demandait de signer un « protocole » actant la responsabilité de l’armée française – des « nègres » – dans le meurtre et le viol d’une dizaine de personnes, hommes femmes enfants confondus. Jean Moulin refusa de salir l’honneur des troupes nationales et surtout de signer la falsification d’une histoire montée de toutes pièces pour humilier les perdants.

Battu, bâillonné, torturé durant des heures, il ne cesse d’opposer ce « Non » à la violence de l’injonction. Jeté à demi-mort dans une cellule, Jean Moulin interroge le gouvernement de ses convictions : « Je sais qu’aujourd’hui je suis allé jusqu’à la limite de la résistance. Je sais aussi que demain, si cela recommence, je finirai par signer. » Perspective impossible pour cet homme qui distingue dans ce dernier carré les débris de verre épars autour de lui susceptibles de ne pas le compromettre. Plutôt mourir. Sans un pli, il se taille la gorge. « Mon devoir est tout tracé. Les Boches verront qu’un Français aussi est capable de se saborder. » Cela ne devait pas être encore l’heure pour celui qui parvint « miraculeusement » à réchapper à cette mort auto-administrée. Jean devint Max, un des noms de code du résistant qu’il fut. Toujours une écharpe autour du cou sous laquelle restait gravée la cicatrice d’une détermination.

[1] MOULIN Jean, Premier combat, éd. de Minuit, coll. Documents, préface du Général de Gaulle, 1947.