La scène perplexe

par lundioumardi

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Parmi toutes les richesses qu’une langue est susceptible de déployer, les figures de style occupent une place à part. Elles portent l’union d’une imagination fertile qu’un vocabulaire généreux embrasse sur l’étendue de la palette des sentiments. Le marteau d’une anaphore tombe et retombe dans l’espoir d’une conviction. La plus simple des litotes contente toutes les politesses mais peut également dissimuler la pudeur d’un profond chagrin. Et le spectacle d’un individu convaincu de ses hyperboles mal improvisées éveille parfois des sursauts de dégoût que l’on ne soupçonnait pas. L’abus de figures de style est, reconnaissons-le, tout aussi insupportable qu’un texte de Flaubert dont la ponctuation aurait été remaniée par un technocrate contemporain.

En me promenant sur les quais de la Seine ce week-end, contemplatif de l’agitation du courant et de la noirceur des eaux reflétant le ciel, je me souvenais de Walter Benjamin qui écrivait « Paris est la grande salle de lecture d’une bibliothèque que traverse la Seine. » Une métaphore pour évoquer les bouquinistes qui n’étonne pas chez l’auteur de Je déballe ma bibliothèque, dont l’histoire est intimement liée aux livres qu’il possédait et à la capitale française. J’aime cette figure de style que le verbe être encombre un peu. Une virgule aurait peut-être suffi mais je ne veux pas devenir ce technocrate mentionné plus haut.

Pour évoquer la Seine, une personnification me semble ce qu’il y a de plus approprié. Dans Un certain sourire, Françoise Sagan la doubla d’une comparaison : « Le ciel était blanc sur la Seine assise entre ses grues, comme entre ses jouets un enfant triste. » Comparaison qu’Apollinaire maniait autrement dans le poème intitulé Marie : « Le fleuve est pareil à ma peine ». L’eau fascine et quand prise de courant elle creuse notre regard s’éteint la contemplation pour laisser place à l’épanchement, tendre amoureux mélancolique. J’en connais pour qui il fut plus combatif ou religieux. Les uns nagent, les autres communient. Leurs plaintes inondent les eaux glacées d’hiver et conjuguent le courant de leur sanglot. « Que la mort a figés aux eaux noires de la Seine » chantait Barbara en hommage à Rimbaud et Verlaine.

L’histoire des quais de Seine ne demande plus à être faite. Son présent composé de rats qui grouillent autour de paquets de chips et de débris de verre abandonnés aura une postérité dont je n’ai pas envie de supposer. Mais jeter un regard sur ces eaux, celles et ceux qui ont été amenés vers l’autre rive ou vers leurs profondeurs me font penser au temps passé devant cette surface, balayée de leurs propres traces y succombant. Quelles étaient leurs surfaces à eux pour se glisser dans celle-ci ? Sans se retourner. Leur peine et leur colère fondues dans la vase. La seule chose que l’on voit flotter finalement, c’est notre propre désir de vouloir les rejoindre ou, et c’est à mon avis une intention bien plus honnête qu’un courage qui nous dépossède, une Concorde qui nous pousse à ne pas rester là, devant une figure de style falsifiée par nos propres vouloirs à comprendre une flamboyance qui toujours nous échappe.