Londres, en passant

par lundioumardi

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Les Français mentent. La vérité c’est que Londres est une ville incroyable peuplée d’Anglais charmants, fusion inimitable de gentillesse et d’élégance. Tout là-bas semblerait un délicieux Circus aux dimensions extravagantes, dilué dans l’obscurité d’une rue de Kensington qui dans un autre monde vous transporte aux briques dominatrices de Bloomsbury à l’abri de Gordon Square. Seulement les trous laissés par les bombardements sur les murs des bâtiments les plus prestigieux rappellent qu’on n’a pas toujours ri ni fait la fête à Londres. Et puis il y a cette dame âgée en haillons qui va de table en table pour demander un téléphone parce qu’elle voudrait parler à sa fille morte depuis des années. Je lui offre une cigarette qu’elle décline. Son œil dit « Pourquoi tu ne m’aides pas ? » mais il ne méprise pas. Alors il faut partir. Loin. Tout est toujours loin à Londres.

Monk’s House, la maison des Woolf, est fermée pour l’hiver. Comme si une maison ne se visitait qu’au soleil. J’irai donc à Kew Gardens parce que c’est à côté de mon hôtel all inclusive où je ne me rendrai pas à la salle de sport. Et puis à Kew Gardens je chercherai le banc sur lequel une plaque dit « Micha and Franck Venaille will love these gardens forever… » Je ne le trouverai pas mais dans la serre, à côté d’un artichaut, un jeune homme pleure sans faire de bruit parce que sa compagne a décidé de le planter là, au milieux des touristes et des artichauts. Il y a peut-être un dérangement mental chez moi parce que je me souviendrai toujours de ça, l’homme, la femme et l’artichaut. Pas de Big Ben que je n’ai pas pris la peine de visiter. Je me souviens aussi de la nouvelle de Virginia Woolf intitulée Kew Gardens dans laquelle la romancière écrit :

« On eût dit que toute la pesanteur des corps s’était résorbée sur le sol en une masse indistincte, mais d’où s’élevait une rumeur de voix oscillant comme la flamme d’une bougie surgie de l’épaisseur de sa cire. Des voix. Oui, des voix. Des voix sans paroles, brisant brusquement le silence avec une satisfaction si profonde, un désir si passionné, ou bien, dans les voix des enfants, un étonnement si naïf : brisant le silence ? Mais il n’y avait pas de silence. »

C’est vrai qu’il n’y a pas de silence à Londres. Au pub surtout. Le vendredi soir. A glass of white wine please. Large or medium ? In your opinion ! Durablement je regretterai de ne pas aimer la bière mais je pense à Joyce qui n’était pas anglais mais irlandais et qui disait préférer le vin blanc au vin rouge parce qu’avec le second il avait l’impression d’avaler un steak. Je crois que c’est Italo Svevo qui raconte cette anecdote dans Sur James Joyce mais ce n’est pas lui qui raconte le jour où l’auteur d’Ulysse a rencontré Marcel Proust au Ritz en 1922. Le premier se serait plaint de sa mauvaise vue, le second de son estomac. Rien sur la littérature que chacun renouvelait avec force et pour longtemps. De cette soirée, Joyce écrit : « Notre conversation s’est résumée au mot « non ». Proust m’a demandé si je connaissais le duc d’Untel. J’ai répondu « non ». Notre hôtesse lui a demandé s’il avait lu telle ou telle partie d’Ulysse, il a répondu « non ». Et ainsi de suite. » Autour de la table figuraient également Picasso (qui s’y est « emmerdé ») et Stravinsky (« Je déteste Beethoven ! », a-t-il lancé à Proust).

Je n’étais pas là en 1922 mais à la Tate Modern il y a un Picasso situé au Level 2 or 3. Un portrait cubiste devant lequel tous les visiteurs passaient sans regarder comme dans le reste de cette ancienne usine d’électricité à l’architecture impressionnante (penser à demander si c’est une construction brutaliste mais je ne crois pas). Les musées nationaux sont gratuits, c’est donc un luxe incroyable de pouvoir s’y rendre sans se sentir obligé de regarder quoi que ce soit, comme cette jeune fille âgée d’une vingtaine d’années, assise sur les marches avec son thermos, qui semblait venir ici pour écrire un roman sans regarder quiconque et tenant son stylo avec fermeté. Je ne l’enviais pas parce que déjà pointait le retour à Paris. L’Eurostar c’est un peu le prolongement d’une rame de métro aérien avec 50 bornes à parcourir sous 75 mètres d’eau. Et moi je crois devoir renoncer au projet pas encore formulé d’écrire un jour de la littérature de voyage ; L’Usage du monde ça m’a toujours enquiquiné.