La paresse, ce raffinement

par lundioumardi

lundioumardikessel

Ce serait commode d’invoquer le calendrier 2018 pour justifier le silence de ces deux dernières semaines : chaque lundietmardi trop d’huîtres à ouvrir, de foie gras à dénerver, de dinde à plumer et de saumon à désintoxiquer. Pas le temps de lire dans la folie consumériste des fêtes de fin d’année ? Pas vraiment ! La vérité c’est que je n’ai jamais tellement aimé la bûche et que plusieurs livres sont passés entre mes mains sans autre finalité que le plaisir de les parcourir, comme ça, sans en rendre compte ni disséquer la phrase ou traquer l’imposture. Juste se contenter d’être Julien Sorel qui attrape la main de Madame de Rênal ou Molloy qui grimpe sur son vélo. Et redevenir soi. Paresseux ? Oui, au sens kesselien du terme. « On ne devient point paresseux. On naît avec la grâce. Il y faut du don, du talent. Et d’abord, ne pas offrir de prise à l’ennui. Pouvoir demeurer étendu des heures sans que la satiété ne vous effleure. Goûter dans le repos du corps l’essentielle des joies. Par l’immobilité, vaincre l’éphémère, les contingences, le désir toujours inefficace. Avoir le cerveau si vide ou si riche qu’il ne souffre point de l’inaction. »

Sobrement intitulé « La paresse », ce court texte de Joseph Kessel (1898-1979) est paru dans Les sept péchés capitaux (1929) aux éditions Kra, à l’initiative de Simon et Paul Kra, leurs directeurs. Un texte de commande dont l’auteur ne manque pas de souligner l’ironie besogneuse quand il rêve justement de l’inertie qu’il défend. « C’est d’ailleurs un supplice comique et raffiné que de se voir assis à une table, devant un encrier, sous le soleil, et de noircir, noircir, noircir du papier à tour de bras pour dénombrer avec conviction les charmes, les bienfaits et la grandeur de ne rien faire. »

Bien qu’il soit encore relativement jeune à cette époque, Joseph Kessel ne dissocie plus les voyages qu’il entreprend de la littérature qu’il écrit. Ce traité qui rassemble les souvenirs de ses excursions entre terres et mers prend la forme d’une enquête sur les expériences de la paresse à travers le monde, initiée au départ de Brest et qu’il mène jusqu’à Pékin, après des escales à San Francisco, Honolulu et Vladivostok. Né en Argentine d’un père médecin lituanien et d’une mère russe, l’auteur des Cavaliers (1967) avait entamé depuis la fin de la Première Guerre mondiale une double carrière de romancier et de grand reporter. Point de départ de son interrogation : pourquoi en Europe, et particulièrement en France, la paresse est-elle envisagée comme un défaut alors qu’elle représente partout ailleurs un instrument de volupté ?

Le mot lui-même, sa sonorité, semble agir chez Kessel comme le remède à tous les maux de la Terre : « Un mot a raison par lui-même sans que le sens intervienne. Or, quoi de plus séduisant et de plus loyal à la fois que celui de « paresse ». Ne le voyez-vous point qui s’étire, avec langueur, mais aussi avec franchise. Comme ses deux syllabes se fondent miraculeusement – la première claire, sonore, la seconde, étouffée, chantante et moelleuse – dans une harmonie où la vigueur et la nonchalance sont aussi précieuses l’une que l’autre ! » Que ce soit auprès de coolies chinois qui désertent définitivement le travail une fois gagnée la certitude de pouvoir obtenir un cercueil ou d’un guitariste hawaïen étendu sur la plage, partout il admire ce miracle oublié dans nos sociétés européennes de savoir se délivrer de toutes les contingences.

Un miracle, certes, mais aussi une religion, qui porte en elle ses rites et son lot de croyances. « Que celui-ci devienne ministre, que celui-là entre à l’Académie, que cet autre achète la moitié de Paris et charge de perles les gorges qu’il aime à caresser – le paresseux doit penser dans la sincérité de son cœur : « Vanité des vanités. J’ai mieux que tout cela. » Ainsi la paresse devient une religion, et se soumettre à elle, c’est prendre l’habit du plus rigoureux des ordres. » Citant des auteurs incontournables de la paresse – de Gontcharov (Oblomov) à Paul Valéry (La crise de l’intelligence) en passant par Somerset Maugham (L’Archipel aux sirènes) – Kessel l’encense comme une vertu à laquelle il faudrait savoir se rendre quand, dans notre course effrénée vers le diktat de l’efficacité, nous oublions comme il est doux de jardiner son loisir intérieur, laissant tranquillement s’écouler une journée « complète comme une belle vie. »