La propriété d’un engrenage

par lundioumardi

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On y pense au moins une fois à la mort de ses proches, de ses parents. Seul, il arrive même que l’on s’interroge sur celui qui viendra le plus à manquer. C’est une tristesse à laquelle on prend du plaisir parce qu’elle permet d’éprouver toute l’affection que l’on ressent à vivre avec ceux qui nous entourent. Mais ces histoires que l’on se raconte en s’endormant au chaud de la présence des autres n’ont rien à voir avec l’expérience à venir. Radicale ou clinique. Irréversible. Douloureuse. Dans un court récit[1], Simone de Beauvoir a décrit le dernier mois qu’elle a passé au côté de sa mère Françoise. À 77 ans, celle-ci était tombée dans sa salle de bain. Elle entrait à l’hôpital pour une fracture du col du fémur et y mourut quelques semaines plus tard d’un cancer, après avoir enduré les souffrances de la maladie mais aussi les traitements mis en œuvre pour tenter de la soigner.

« Pour moi, ma mère avait toujours existé et je n’avais jamais sérieusement pensé que je la verrais disparaître un jour, bientôt. Sa fin se situait, comme sa naissance, dans un temps mythique. Quand je me disais : elle a l’âge de mourir, c’étaient des mots vides, comme tant de mots. Pour la première fois, j’apercevais en elle un cadavre en sursis. »

Sartre estimait que Castor avait signé là son meilleur livre et pour une fois il ne s’était pas trompé. Parce qu’au-delà d’une introspection sur les rapports ambivalents entre elle et sa mère, Beauvoir livre une critique d’un corps médical obsédé par la maladie qu’il éradique au point d’annihiler toute la part d’humanité chez le patient qui la porte. « On est pris dans un engrenage, impuissant devant le diagnostic des spécialistes, leurs prévisions, leurs décisions. Le malade est devenu leur propriété : allez donc le leur arracher ! Il n’y avait qu’une alternative, le mercredi : opération ou anesthésie. Le cœur solide, vigoureusement réanimée, maman aurait résisté longtemps à l’occlusion intestinale et vécu l’enfer, car les docteurs auraient refusé l’euthanasie. Il aurait fallu me trouver là à six heures du matin. Mais même alors, aurais-je osé dire à N. : « Laissez-là s’éteindre » ? C’est ce que je suggérais quand j’ai demandé : « Ne la tourmentez pas » et il m’a rabrouée avec la morgue d’un homme sûr de ses devoirs. »

Alors ils lui ont enlevé l’énorme poche infectieuse tissée par le crabe dans son ventre, deux litres de pus avec le péritoine éclaté. Un irrésistible défi pour ce chirurgien réjoui d’avoir sauvé sa « propriété », tenue à l’écart des décisions pour soigner le mal qui la rongeait. Échapper à la mort pour supporter les escarres, sanglée à son lit, dopée à l’Équanil et à la Morphine, patiente de tous ses cauchemars, Françoise de Beauvoir obtenait quelques jours de rabe. Un bonus qu’elle n’avait pas sollicité mais qui lui était accordé comme un précieux cadeau parce que laisser mourir n’était pas une option. Chaque jour s’enfonce dans la douleur et les humiliations de ne plus se subvenir mais la vieille dame croit encore sortir parce qu’on lui a dit qu’il ne s’agissait que d’une péritonite. Ses deux filles se relaient jours et nuits à son chevet dans la plus parfaite obligeance mais démunies devant cette dégradation arbitraire décidée par la médecine et ceux qui la font. Pas si douce la mort.

« Je ne tenais pas particulièrement à revoir maman avant sa mort ; mais je ne supportais pas l’idée qu’elle ne me reverrait pas. Pourquoi accorder tant d’importance à un instant, puisqu’il n’y aura pas de mémoire ? Il n’y aura pas non plus de réparation. J’ai compris pour mon propre compte, jusque dans la moelle de mes os, que dans les derniers moments d’un moribond on puisse enfermer l’absolu. » À la fois pudique et intense, le témoignage de Beauvoir n’apporte pas de réponse au débat sur la fin de vie. Il prouve simplement qu’on n’acclimate pas la mort en la reculant afin de conforter la médecine dans ses pouvoirs. Soigner une agonie c’est y mettre fin. Telle est l’idée défendue par ce livre écrit avec précision et sensibilité. Juste avant de devenir orpheline, Simone de Beauvoir regardait sa mère mourir une seconde fois dans ce texte et avec elle ce sont toutes les morts qui appellent leur dignité.

[1] DE BEAUVOIR Simone, Une mort très douce, éd. Gallimard, 1964.