Dépoussiérer Arthur Schnitzler

par lundioumardi

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Quand on commence à parcourir une pièce ou un roman d’Arthur Schnitzler (1862 – 1931) à notre époque, c’est-à-dire plus de 150 ans après sa naissance, la tentation est grande d’abréger la lecture de cette Autriche surannée et de son tableau traditionnel des salons poussiéreux, avec ses cafés viennois dénaturés par les légendes repassées. Mais quand on laisse ce réflexe de côté et qu’on ne renonce pas devant cette facture à la fois classique et onirique, Arthur Schnitzler s’insinue dans votre esprit pour renverser les premières impressions et gratter le vernis écaillé dudit tableau tombé en désuétude – selon des thématiques et des personnages aux destins ambivalents.

Né à Vienne dans une famille juive, Arthur Schnitzler a baigné très jeune dans l’univers artistique de la capitale autrichienne grâce aux comédiens et aux cantatrices soignés par son père, laryngologue réputé. Respectueux des logiques filiales, le fils réussit des études de médecine et entreprit une carrière à l’hôpital général de Vienne. L’écriture le taraudait depuis l’adolescence, il s’y consacrait pendant son temps libre mais c’est seulement après le décès de son père, en 1893, qu’il décida de s’y employer pleinement et pas à n’importe quel prix : historien des mentalités à sa façon, Schnitzler a profondément dérangé et bousculé l’establishment viennois.

S’attaquant à l’antisémitisme ambiant de ses compatriotes et mettant une sexualité licencieuse au cœur de ses récits, la censure n’a pas manqué de s’abattre sèchement sur lui dès les premières rumeurs. En février 1913, c’est sa nouvelle pièce intitulée Professeur Bernhardi qui fut interdite de représentation au prétexte qu’elle menaçait l’intérêt général. Mais c’est surtout La Ronde (Reigen), écrite en 1897, qui rangea durablement Arthur Schnitzler parmi les auteurs sulfureux, taxé d’israélite et de « pornographe ». Il fallut deux procès et attendre deux décennies pour que la pièce soit enfin jouée, à Berlin d’abord puis à Vienne.

De l’avis de ses contemporains, c’était un autre son de cloche qui résonnait enfin dans la littérature viennoise grâce à Schnitzler. Lorsqu’il fit une lecture de sa nouvelle Madame Béate et son fils (1913), une histoire d’Œdipe[1], Hugo von Hofmannsthal (1874 – 1929) et Felix Salten (1869 – 1945) – auteur présumé de Bambi et lui aussi censuré – étaient présents pour l’applaudir. Ce n’est pas un hasard non plus si Freud encouragea vivement les narrations de Schnitzler avec lequel il partageait de nombreuses affinités intellectuelles. Tous deux étaient médecins et vouaient une passion scientifique aux manifestations du cerveau et à ses humeurs. Caricaturés par une intelligentsia comme étant des frères siamois en raison de leurs sujets de prédilection[2], Freud et Schnitzler prirent soin de ne jamais se rencontrer, non sans humour. Lorsque le premier se décida enfin à écrire au second, à une seule reprise, ce fut pour lui confesser son appréhension, « une sorte de crainte de rencontrer mon double (Doppelgänger) ». Et lorsque le fils d’un industriel arriva dans le cabinet de Schnitzler, couvert de sang après que son pénis eût été mordu par un poney, le médecin ne manqua pas d’ironiser de la façon suivante : « Emmenez immédiatement le patient aux urgences – et envoyez de préférence le poney chez le docteur Freud. »

Mais ces anecdotes ne doivent pas faire oublier la singularité et la puissance de l’écriture de Schnitzler qui appelle aujourd’hui à être (re)découverte : Stanley Kubrick lui-même ne s’y était pas trompé en adaptant La Nouvelle rêvée (Traumnovelle – 1926) dans son dernier film Eyes Wide Shut (1999), prouvant avec son génie habituel la complexité et la modernité de l’auteur autrichien, dont la traduction française du Journal se fait encore attendre, les dix volumes ayant été édités en Autriche pour la première fois il y a cinq ans[3].

[1] Une femme couche avec l’ami de son fils adolescent. L’ami en question s’en vante autour de lui, plongeant la mère et le fils dans un désarroi total. Les deux décident alors de monter dans une barque dans laquelle ils s’échoueront non sans échanger leur amour incestueux.

[2] Pour cette anecdote et les suivantes, voir : ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, éd. Piranha, 2014, pp. 50 – 60.

[3] Sont disponibles aux éditions Stock / La Cosmopolite : La Ronde, Mademoiselle Else, Berthe Garlan, Mourir, Madame Béate et son fils, Vienne au crépuscule, L’Étrangère, La Pénombre des âmes. Chez d’autres éditeurs : Au Perroquet vert, Comédie des mots, Heures vives, La Nouvelle rêvée, Le Lieutenant Gustel.