Ne pas capituler avec Dernier Carré

par lundioumardi

Derniercarrélundioumardi

Dans la terminologie militaire, le dernier carré constitue le groupe ultime des sacrifiés qui poursuivent la résistance sur le front avant que la défaite ne les emporte. Certains par loyauté au commandement qui les gouverne, d’autres parce qu’ils sont convaincus que leur cause est juste et doit être défendue jusqu’au bout. En ayant fait le choix d’intituler leur revue Dernier Carré, Marlène Soreda et Baudouin de Bodinat livrent une bataille sur le champ des mots, à contre-courant de l’actualité mais avec un regard critique sur le monde qui les entoure : ses dérives, ses ruines, ses extinctions mais aussi ses modes de subsistance, à la marge des diktats, portant la voix de ceux que l’on réduit toujours plus au silence. Sans fatalisme puisque, comme l’énonce la couverture, « Inlassables, tous les jours ils se remettent à vivre »[1].

Ce premier numéro prévient l’irrégularité des parutions suivantes et n’appelle à aucun concours extérieur : « Ne comptant que sur ses propres forces, Dernier Carré ne sollicite aucun renfort. » Le philosophe moraliste Baudouin de Bodinat, auteur de La vie sur Terre (éd. Encyclopédie des nuisances, 1999), fait l’ouverture via une série de considérations en rapport avec la modernité. Regroupés sous le titre « À la vue du cimetière, Estaminet », ses propos attaquent les folies contemporaines d’une humanité désincarnée dans son statut de consommateur acharné au Bitcoin, selon un réel dont la substance a pris le dessus sur le monde lui-même, toujours à exploiter davantage quitte à l’épuiser afin de consacrer le règne du dérivatif, la matérialité des existences.

« Mais personne ne regarde par les vitres, tous se distraient du temps mort avec leur portatif. & pareillement dans ce grand et beau parc de vieille capitale – divers siècles d’architecture s’ordonnent en perspective sous le ciel mobile aux nuances infinies – des parterres magnifiques, feuillages bruissants, des corbeaux occupés à piller une poubelle, etc. – et ils sont là, venus par voyage aérien, à faire des selfies de leur vie inimitable, ou assis devant ces grands bassins reflétant les nuées, à consulter leur optiphone, à y tapoter (couples : chacun le sien) – dans une parfaite indifférence au monde (et dans les musées – bermudas, tongs – c’est pareil, ils vérifient à l’écran les tableaux devant eux) ; lequel monde, quelque jour, au dépourvu, se rappellera brusquement à leur attention. Ils en seront tous ébahis. »

Un cadastre façon Élie Portrait ressuscite des vies disparues, des coupures de presse se désolent d’un monde qui court à sa perte et Marlène Soreda se souvient d’une bande d’intellectuels drogués par des gâteaux au cannabis faisant tchou-tchou à la queue-leu-leu le jour de son mariage. La scène ne manque pas de faire rire mais elle prolonge le désespoir de tous ceux qui ont à se raconter, à se justifier sur les formulaires de la subsistance : « On vous demande la cause principale qui vous a mené LÀ (dans cet appartement sombre où s’accumulent les impayés) aussi tranquillement que l’on vous a demandé votre adresse, votre date de naissance ou n’importe laquelle de ces choses qui entrent sur une demie ligne ! Alors, c’est une déflagration, toutes les images arrivent en même temps, chacune veut être la première, la « principale » et joue des coudes parmi les autres – la semaine dernière, non, quand vous aviez quatre ans, non, la fois où sur le bateau, non, c’était pendant la guerre… Inutile de rêver, vous ne pourrez pas faire entrer ça dans le cadre de 15 x 7 cm. Vous retournez vous coucher. »

Colère, humour, fronde, ironie sont les ingrédients qui jalonnent les pages d’un premier numéro d’une revue atypique, littéraire sans le prétendre et engagée sans insister. Juste des tranches de vie significatives, mises en perspective avec sensibilité mais aussi détermination. Contre les rouages d’une modernité dont les déchets sont parfois difficiles à trier, Dernier Carré appelle à une vigilance resserrée, relève les incohérences d’une société fondue dans ses artifices au point d’en retirer la part d’humanité à ceux qui la composent. Lucides, assurés de la défaite, les auteurs de Dernier Carré montrent à travers cet opus que se rendre ne doit en aucun cas faire partie de nos projets.

[1] Toutes les citations sont tirées du 1er numéro de la revue Dernier Carré, paru en novembre 2018 et publié par La Charrette orchestrale (charrette.orchestrale@gmail.com – 100 boulevard Davout/75020 Paris). La citation figurant sur la couverture est extraite du Journal (1887-1910) de Jules Renard.