Hervé Guibert à l’encontre des idées reçues

par lundioumardi

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On ne ferme pas un livre d’Hervé Guibert en disant J’ai aimé ! On le termine, on le pose à côté de soi et on se demande ce qu’il s’est passé parce qu’inévitablement il s’est passé quelque chose. Une expérience de lecture différente, à l’écart du jugement bienbonmauvais parce que Guibert a cette force de nous faire haïr avec lui, d’être dégoûtés par les mêmes déchets et de nous émouvoir lorsque son regard se fait plus tendre. Plus rare. Avec lui plus envie d’avoir pitié de ce monde féroce et désespéré. On y participe, on se l’inflige et parfois on aime. Dans Mes parents, son cinquième roman, le jeune auteur revenait sur les territoires d’une enfance passée dans le mépris que lui inspirait le conformisme de son père et sa mère mais également la haine qu’il ressentait devant sa propre répulsion.

« Tout ce qu’il y a de plus affreux en moi-même, de plus petit me semble hérité d’eux. L’exaspérante et louche vitalité de ma mère, malgré ses deux seins rognés, et que seule la mort pourra faire taire. La laideur et la mesquinerie dans lesquelles ils ont engagé leur vie. Non seulement je les hais, eux, et ma propre haine, mais je hais ce qu’ils regardent et ce qu’ils mangent, je hais les sièges où ils s’assoient et les vêtements qui recouvrent leurs corps, je hais leur appartement, je hais leurs lectures, je hais leur peur (et j’écris ces choses si effroyables en écoutant une musique si gaie comme l’eau qui coule sur une surface huilée), je hais leur mobilier, je hais leurs nourritures congelées. »[1]

Né en 1955 dans un milieu modeste, mort en 1991 quelques jours après une tentative de suicide, Hervé Guibert a fait de sa vie le matériel de son œuvre : l’homosexualité, ses amitiés avec Michel Foucault, Roland Barthes ou encore Isabelle Adjani, la brutalité de ses relations, la violence du sida, le regard que l’on porte sur la maladie, etc. Tous ces éléments et d’autres encore dépouillés dans un travail artistique protéiforme, composé d’une vingtaine de livres, d’articles journalistiques mais aussi des photographies et d’un film, La pudeur ou l’impudeur, achevé juste avant sa mort et dans lequel Guibert mettait en scène l’atrocité de son quotidien rongé par le sida, à une époque où la maladie génère toutes les craintes et divise la société.

La force littéraire de Guibert, c’est d’abord un style soigné sans être précieux pour extraire les odeurs, supplanter les décors et creuser ce qu’il y a de plus cruel en lui. Ainsi écrit-il à propos de sa mère bouffie par la cortisone qu’elle prenait pour son cancer : « Je suis presque heureux quand elle dit qu’elle souffre, je suis presque heureux quand je vois l’horrible roseur de sa peau boursoufflée, son gros derrière dans son pantalon moulé. » Une sévérité verbale, avec une vitre transparente pour séparer la réalité de ce patrimoine et l’observatoire depuis lequel il le raconte, implacable et sensible. « Mes rapports avec mes parents se sont réduits à des formules d’attentions, de craintes, d’inquiétudes réciproques. Je suis d’une froideur extrême avec eux, ils n’osent même plus me poser de questions. Mais je pense : les laisser juste me voir, et toujours vivant, est le plus grand don – le seul – que je puisse leur faire. »

Pour beaucoup, Hervé Guibert représente un auteur incontournable de la cause homosexuelle parce qu’il a levé le voile sur des réalités à la fois sensibles et tragiques, à une époque où le sida mais aussi les clichés véhiculés investissaient les passions les plus dégénérées. L’erreur qu’il ne faudrait pas commettre – et à laquelle de nombreux artistes contemporains semblent malheureusement céder – est de confondre sexualité et identité. Guibert évoque l’homosexualité dans l’ensemble de son œuvre mais elle ne prend jamais le pas sur les autres sujets. Les questions de la mort, du corps, de la révolte ou du milieu sont traitées avec autant voire davantage d’intensité. Et c’est sans doute la raison pour laquelle il est indispensable de continuer à le lire aujourd’hui, pour justement dissocier les deux et éviter l’écueil d’une « littérature homosexuelle » repliée sur sa rengaine, stérile dans sa valeur et malheureusement au service de toutes les idées reçues dont elle cherche à s’extraire.

[1] Toutes les citations sont tirées de : GUIBERT Hervé, Mes parents, éd. Gallimard, 1986.