Boxeur à poings des mots

par lundioumardi

Cravanlundioumardi

Son passage sur Terre fut de courte durée mais sa nature pleine marqua les esprits et inspira tout un pan de la littérature du XXe siècles, des dadaïstes aux surréalistes en passant par Guy Debord qui lui vouait une véritable reconnaissance. Certains lui reprocheraient de ne pas avoir laissé derrière lui une « œuvre », oubliant que l’un de ses principaux défis était justement d’abolir toutes les formes génériques de l’écriture afin de libérer la poésie des oripeaux du conformisme. Né le 22 mai 1887 à Lausanne, Fabian Avenarius Lloyd – devenu par la suite Arthur Cravan – n’a pas traîné longtemps sur les bancs de l’école. Il n’avait pas de temps à perdre pour mener sa vie aventureuse qu’il acheva trente-et-un ans plus tard (1918), en disparaissant de façon mystérieuse au Mexique[1].

Neveu d’Oscar Wilde, Arthur Cravan hérita de son oncle un physique imposant, un goût prononcé pour la provocation et une plume incisive à son service. Installé à Paris en 1909, il parvint à s’adonner à ses deux passions : la boxe et l’écriture. Dans la capitale française, il fondait la revue Maintenant en 1912 afin d’étriller la littérature de salon et le conformisme des écrivains. Cinq numéros parurent ainsi, tous écrits de la main de Cravan sous différents hétéronymes et qu’il distribuait lui-même dans la rue en les disposant sur une poussette. Des articles soignés pour passer au vitriol les figures tutélaires de la scène parisienne, André Gide en tête, mais aussi des poèmes et une invitation à bousculer le convenu, l’hégémonie anesthésiante des cercles à la mode :

« M. Gide n’a pas l’air d’un enfant d’amour, ni d’un éléphant, ni de plusieurs hommes : il a l’air d’un artiste ; et je lui ferai ce seul compliment, au reste désagréable, que sa petite pluralité provient de ce fait qu’il pourrait très aisément être pris pour un cabotin. Son ossature n’a rien de remarquable ; ses mains sont celles d’un fainéant, très blanches, ma foi ! Dans l’ensemble, c’est une toute petite nature. M. Gide doit peser dans les 55 kilos et mesurer 1,65 m environ. Sa marche trahit un prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. »[2]

Provocateur dans l’âme, Cravan veillait à surligner l’esbroufe. Certes, il se plaît à tirer des coups de revolver pour retenir l’attention lors de ses conférences ou annoncer son faux suicide, mais toujours avec la volonté de renverser l’ordre des mondanités et de manifester sa révolte contre le statut d’artiste. Ainsi écrit-il dans une lettre adressée à André Level le 19 janvier 1915 son mépris à l’égard du groupe de Montparnasse où « l’art ne vit plus que de vols, de roublardises et de combinaisons […] où la tendresse est remplacée par la syntaxe et le cœur par la raison ».

La Première Guerre mondiale lui fait quitter Paris. En 1916 il rejoint d’abord un groupe de déserteurs à Barcelone avant de partir aux États-Unis l’année suivante. Ami avec Picabia, celui-ci lui fait rencontrer des figures comme Marcel Duchamp, Man Ray ou encore Mina Loy qu’il épousa l’année suivante. À cette époque il termine également le texte Notes qui prolonge son exigence de rupture et son dégoût à l’égard des bienséances en littérature. « Depuis cinq ans tu n’es plus le même, je ne veux pas vieillir – fournisseur des cours – ma carte d’électeur – … je te jure – poète-bûcheron – honneur – avec extravagance – le génie qui ne mange un kilo de chair par semaine – hebdomadaire – obésité du cœur, embonpoint – 200 frs environ, mon compte présente un disponible, banque – la totalité – littéralement fou – … espérer beaucoup – Tu places les lacs sous le joug des ponts – Je regarde la mort à travers mes hublots – Réverbères décolorés – esprit naval – réitérer – »

Aventurier, boxeur, ami de Blaise Cendrars et Félix Fénéon, poète mais surtout homme révolté, Arthur Cravan a vécu mille vies en un court temps. « J’ai vingt pays dans ma mémoire et je traîne en mon âme les couleurs de cent villes. » À tout acte donner du sens, une consistance dans la colère, une vitalité dans l’existence. Pas longtemps. Arthur Cravan a bouleversé les codes et il est bon de s’en rappeler, de le (re)lire et l’écouter ne pas se taire, à la fois sauvage et tendre, une météore dans la pénombre de nos jours. « – la vie ne vaut d’être vécue, mais je vaux la peine de vivre – ».

[1] Sa femme Mina Loy, artiste et écrivain, entreprit de nombreuses recherches pour retrouver la trace de son mari. En vain. Tout au plus, la police mexicaine aurait fait état de deux corps d’hommes abattus près de la frontière au bord du Rio Grande del Norte ; le signalement de l’un d’eux pouvait correspondre à celui du disparu.

[2] Toutes les citations sont tirées de : CRAVAN Arthur, Œuvres, éd. Gérard Lebovici, 1987.