La Pucelle indémontable

par lundioumardi

Jeannedarclundioumardi

Lire sa parole compte pour certains parmi les plus belles pages de la littérature française et sa biographie demeure un sujet passionnant pour les historiens. Son itinéraire messianique et militaire a fait l’objet de nombreux livres. Sa vie a été maintes fois adaptée au cinéma et les récupérations politico-militantes de sa mémoire sont aussi innombrables que dispensables. Jeanne d’Arc, c’est en effet le patrimoine autour duquel les Français aiment à se retrouver parce qu’elle incarne le consensus de l’histoire sans véritablement les diviser. On ne s’improvise pas contre Jeanne d’Arc, d’un coup le soir, en discutant d’elle devant son bol de soupe. Non, la seule chose c’est de prendre éventuellement un air suspect devant cette force habitée par les voix qui gouvernent son action et de faire le tri derrière les légendes qui cernent son histoire.

Il y a un peu plus de trois ans, en mars 2015, la ville de Rouen inaugurait les bâtiments rénovés de son archevêché transformé en Historial Jeanne d’Arc. À travers une série de vidéos réparties dans les différentes pièces, le public peut désormais revisiter le parcours de la Pucelle autour des grandes heures de ses deux procès : celui en condamnation en 1431, conduit par l’évêque de Beauvais, monseigneur Pierre Cauchon, qui la condamna à être brûlée vive sur le bûcher de la place publique ; puis le procès en réhabilitation, mené dix-neuf ans plus tard par Guillaume Bouillé, recteur de l’Université de Paris, doyen de la cathédrale de Noyon et docteur en théologie. Davantage politique, ce second procès inédit pour l’époque levait le voile sur l’obstination de l’Église à vouloir anéantir, de la façon la plus brutale, toutes les voix hérétiques du royaume de France.

Mais revenons au premier procès. Appelée par l’évêque à dire toute la vérité sur ce qui lui serait demandé, Jeanne balaya d’elle-même le cadre habituel de la juridiction pour imposer ses propres règles : « De mon père, de ma mère et des choses que j’ai faites depuis que j’ai pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais, des révélations à moi faites par Dieu, je ne les ai dites ni révélées à personne, fors au seul Charles, mon Roi. Et je ne les révélerais même si on devait me couper la tête. Car j’ai eu cet ordre par visions, j’entends par mon conseil secret, de ne rien révéler à personne. » L’affaire était pliée, aussi funeste serait la sentence, c’est elle qui commanderait le procès souverainement[1].

Ce procès s’étala sur moins de cent jours, du 21 février au 30 mai 1431. Cent jours durant lesquels, seule à la barre, la prétendument analphabète déjoua tous les pièges tendus par les abbés et les théologiens déterminés à la faire plier. Les coups qu’on lui assène sont perfides, les remparts qu’elle dresse pour s’en protéger sont le bon sens. Même attaquée sur son salut pour la faire flancher, « Savez-vous si vous êtes dans la grâce de Dieu ? », l’indémontable accusée répond : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et si j’y suis, Dieu m’y tienne. » Seule face à quarante-sept instruits, sans avocat, elle décide de son propre gouvernement, renvoie dans leurs retranchements hallucinés ses bourreaux et reste dressée dans sa vérité venue de loin. « Quand j’eus l’âge de 13 ans, j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me gouverner. Et vint cette voix environ à l’heure de midi, au temps de l’été, dans le jardin de mon père. »

La lecture de ces comptes rendus d’audience est un modèle d’habileté. D’abord pour gagner du temps quand elle croit encore pouvoir être libérée. Poursuivre sa mission, ensuite, quand elle comprend qu’elle n’a pas à se défendre devant des juges mais des ennemis à combattre. Un sens de l’adversité, une conviction dans un cul-de-sac et une issue décidée à l’avance, voilà ce qui s’est joué dans ce procès du Moyen Âge dont la lecture ne manque pas de nous ramener aux inquisitions de la modernité, par ce langage d’une jeune fille de dix-neuf ans contre celui de ses tortionnaires, sans autre défense que le creux de ce murmure : « Je serai la plus dolente du monde si je savais ne pas être en état de grâce ».

[1] Les extraits des audiences du procès sont tirés de : Jeanne d’Arc. Le procès de Rouen, commenté par Jacques Trémolet de Villers, préface d’Olivier Sers, éd. Perrin, 2017.