Belle de mère

par lundioumardi

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Albert Cohen (1895-1981) est principalement connu pour le personnage de Solal autour duquel il a constitué la tétralogie des Valeureux : Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du seigneur (1968) et Les Valeureux (1969)[1]. La partie autobiographique de son œuvre, plus confidentielle, est abordée dans ses Carnets (1978) et des récits comme Ô vous, frères humains (1972) et débute par le témoignage d’amour adressé à sa mère – après la mort de celle-ci en janvier 1943 –, sobrement intitulé Le livre de ma mère (éd. Gallimard, 1954), dont il va être question ici. À cette époque, la carrière diplomatique du fils adoré avait pris une nouvelle direction : dès 1941, Albert Cohen avait participé au regroupement de personnalités politiques et intellectuelles européennes réfugiées à Londres dans un comité interallié des amis du sionisme.

Son éloge de la mère aurait pu prendre la forme d’une lettre post-mortem mais il a choisi d’en faire un livre afin que la figure maternelle perdure après la mort, par le matériel littéraire. Réglant deux ou trois comptes avec le fils qu’il était, Cohen semblait ainsi convoquer l’hommage, ressusciter les souvenirs afin de prendre conscience que son enfance s’achevait avec cette perte : « Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas. »[2]

Dépeinte comme la mère juive par excellence, sa « vieillissante mère attendait ses deux buts de vie, son fils et son mari » jour après jour. L’un rentrant de l’école, l’autre du travail. Tous deux retrouvant boulettes de viande et gâteaux aux amandes disposés sur la table du salon, dans l’appartement modeste de la Cité phocéenne. Le baccalauréat en poche, Albert Cohen part à Genève poursuivre ses études de droit et finit par s’y installer définitivement. Un crève-cœur pour cette mère condamnée à errer entre chez elle et la pâtisserie où elle trouve un peu de réconfort, sans vocation, attendant les jours de départ l’emmener rejoindre son fils le temps d’un séjour en Suisse et conjurer « la lèpre de son isolement. »

Via une écriture larmoyante et de nombreuses répétitions, Cohen dresse le portrait d’une complicité déclinée autour de longues conversations nocturnes, de plaisirs et de tendresse débordants. Un amour filial exprimé sur des quais de gare, des restaurants et des bords de lit où les deux inséparables portent leur affection l’un à l’autre, jusqu’à la folie quand l’absence du fils se fait trop ressentir. « À table, elle mettait tous les jours la place du fils absent. Et même, le jour anniversaire de ma naissance, elle servait l’absent. Elle mettait les morceaux les plus fins sur l’assiette de l’absent, devant laquelle il y avait ma photographie et des fleurs. Au dessert, le jour de mon anniversaire, elle posait sur l’assiette de l’absent la première tranche de gâteau aux amandes, toujours le même parce que c’était celui que j’avais aimé en mon enfance. […] Elle mangeait silencieusement, à côté de son mari, et elle regardait ma photographie. »

Cependant, la sensibilité d’Albert Cohen atteint une autre dimension à mesure qu’il revient sur ses hontes de fils méprisant. Tous ces dédains de l’enfant gêné par le comportement d’une mère protectrice, inquiète, mal fagotée quand on travaille sa propre élégance, aux manières grossières quand on se prétend la quintessence du raffinement. Tous ces gestes purement maternels que l’on finit ou que l’on doit rejeter en entrant dans l’âge adulte pour s’émanciper mais que l’on regrette ensuite en comprenant que cette affection, un jour, ne sera plus, laissant derrière elle un inconsolable manque et soldant une fois pour toutes, comme l’écrit Cohen, les refuges de notre enfance. « Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s’impatientent contre leurs mères, les fous si tôt punis. »

[1] Tous ont été édités indépendamment les uns des autres chez Gallimard mais la tétralogie a été publiée de manière unifiée pour la première fois en octobre dernier : COHEN Albert, Solal et les Solal, éd. Gallimard, coll. Quarto, 2018.

[2] Toutes les citations sont tirées de : COHEN Albert, Le livre de ma mère, éd. Folio.