Simon Johannin et la caricature rurale

par lundioumardi

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Décharges sauvages, animaux crevés et gueules ravagées ont été le terreau crasse de l’inspiration de Simon Johannin, jeune auteur étiqueté « sensation » de la rentrée littéraire de… l’année dernière, pour son roman intitulé L’été des charognes[1]. Né à Mazamet dans le Tarn en 1993, le jeune homme a grandi dans l’Hérault où ses parents apiculteurs tenaient une exploitation. Il a quitté le domicile parental à 17 ans avant d’intégrer l’atelier d’espace urbain de l’école de La Cambre, à Bruxelles, entre 2013 et 2016. Dans ce premier livre, il plante le décor de La Fourrière, un hameau fictif de cette France sinistrée des no man’s land, à cheval entre un Leclerc et les tôles fracassées d’une ruralité oubliée. « J’ai grandi à La Fourrière, c’est le nom du bout de goudron qui finit en patte d’oie pleine de boue dans la forêt et meurt un peu plus loin après les premiers arbres. La Fourrière, c’est nulle part. »

La scène inaugurale porte en elle la nausée que l’ensemble du livre tend à développer : deux gosses défoncent un chien avec une pierre tandis que quarante-six brebis sont tuées par les chiens du hameau. Pas d’équarisseur avant deux semaines et les cadavres ovins en putréfaction sont entassés sous le soleil qui cogne. Odeur et misère cernent ce territoire où vivent deux familles. « À force d’entasser les animaux morts ça avait formé le talus où nous on allait tout le temps jouer. Au fond depuis toujours on marchait avec les charognes. Elles étaient partout. Sous la tôle, dans les vieux frigos cassés au bord du chemin et dans la terre. » Partout, jusque dans l’estomac des personnages disséqués par le narrateur à coups d’orgies carnivores, spectateur aguerri des abattages qui fondent son environnement quotidien.

La première partie du livre décrit cette ambiance d’un été qui semble durer des années, voyant le narrateur et son ami Jonas passer de l’enfance à l’âge adulte. Les scènes se répètent dans une esthétique de la laideur parfois redondante, poussive, à la mesure de la violence incarnée par ces tranches de vies : les hommes boivent, l’oncle sort de prison, la peur de l’étranger, les clichés de la pauvreté. Un peu trop les clichés ! Et puis la volonté de quitter cet été, cette terre, sa misère. Le narrateur souhaite voir autrement. « On avait encore quelques étés pour que les visages soient rouges, pour que le sang nous frappe les tempes et fasse battre en nous le temps qu’il nous reste. On avait encore de quoi vivre un peu. »

Commence l’autre partie du livre, éloignée de La Fourrière. Les copains, les paradis artificiels, le sexe, l’égarement. C’est une autre errance qui démarre depuis l’abribus. L’enfance était frontale, l’adolescence diluée, seul l’abattage demeure le dénominateur commun – des bêtes aux nouveaux repères, de la barbaque au valium. L’été s’achève, voici l’automne. La langue se fait moins tranchante, elle accompagne confusément l’éthylisme du personnage et la métaphore animalière qui l’accompagne : « J’ai fait une longue entaille sur le dessus du bras gauche et une autre à l’arrière de ma tête. Je pensais ouvrir mon corps comme on ouvre un abcès pour que le chien sorte. J’avais, comme on m’a dit, besoin de repos ». Un repos de bon aloi pour ce personnage-prétexte à l’atmosphère qu’il est supposé révéler, bancal dans sa nature tant l’est aussi la vérité du paysage raconté.

[1] JOHANNIN Simon, L’été des charognes, éd. Allia, 2017.