L’espace-temps d’un viol

par lundioumardi

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C’est arrivé comme ça, en passant. Une fois, puis deux, puis trois et ainsi de suite. Ludo a quatorze ans et se retrouve le pantalon et la culotte baissés par un ami de la famille, un homme marié âgé de quarante-huit ans qui le congratule d’un « mon salaud tu bandes », après avoir glissé sa main entre ses jambes. En effet il bande, il est excité par ce quelqu’un qui s’intéresse à lui. Intimement. Dans la cave, dans les parkings à l’arrière de la voiture, l’homme en question se/le déshabille, se/le masturbe et se fait sucer. Comme ça, vite fait, l’air de rien, pendant que le reste de la famille débarrasse tranquillement la table et fait la vaisselle. Est-ce pour autant un viol ? À l’époque le dictionnaire écrivait que cela ne concernait que les femmes et la loi retenait le viol uniquement en « cas de pénétration ». Et puis après tout, puisqu’il bande Ludo, sans résistance, n’est-il pas un peu consentant ?

Ces questions sont posées par la victime elle-même, le poète Ludovic Degroote, dans un récit autobiographique intitulé Un petit viol[1], écrit trente-trois ans après les premiers attouchements qu’il a subis, afin de comprendre l’adolescent qu’il était à ce moment-là, au travers de cette expérience déterminante pour sa vie d’adulte. « quand je lis le journal je lis toujours les histoires de viol trente ans que je me demande si mon truc aussi ça tient du viol si le mot est bon si au fond ma responsabilité de tout ce qui est arrivé ne m’interdit pas de devenir victime moi aussi j’ai eu du plaisir ». Pas de reproches directement adressés par Ludo devenu Ludovic dans ce texte mais une volonté de démêler le passé : lui d’abord, l’autre un peu, ce qu’il en reste après.

Un texte pour éclaircir, écrit d’un seul jet, sans ponctuation ni majuscule, ordonné par les souvenirs qui se bousculent. « je n’ai rien conduit dans ce texte je me suis laissé dériver où l’on voit que la dérive peut nous mener aux lieux mêmes où nous nous trouvions à moins que ce ne soient les mêmes lieux qui se répètent ». Une question centrale dans cette confusion : était-ce mal ? Le prédateur était parvenu à suffisamment isoler le corps et bourrer le crâne de sa proie enclin à la culpabilité, à la honte. Non, ce n’est pas mal lui dit-il parce que tout le monde fait ça. Il ne faudrait pas qu’il s’inquiète, on ne devient pas pédé pour autant : « la bouche tu verras c’est comme un vagin » le rassure t-il. Il suffit de le regarder, lui, marié avec des enfants. Et puis il le félicite, le complimente sur ses aptitudes, son physique. Cela charrie des sensibilités chez cet adolescent qui a le sentiment de n’intéresser personne : « quand même il est gentil de bien m’aimer comme ça pas foule qui me donne de telles preuves ».

Consentir sans choisir, qu’est-ce que cela signifie à quatorze ans ? Un viol, mais « petit » s’en excuserait presque le titre du livre. Parce qu’à la honte de son expérience, Ludovic Degroote s’expose au risque d’être jugé pour l’avoir racontée. Ne l’avait-il pas un peu cherché se demanderont certains quand d’autres l’accuseront de cumuler en posant des mots sur ce passé. Pire : en faire le récit poétisé d’un espace-temps. « je ne peux rien épuiser de cette chose je ne peux que la répéter et la répéter ne l’use pas c’est pour ça que je ne peux pas m’en sortir je ne peux que vivre avec sans mesurer si l’avoir écrite et la mettre à jour lui donne moins de poids probable que je me leurre car à l’inquiétude de ce qui demeure s’ajoutera l’inquiétude liée à ce texte ». Et avec sa honte d’adulte, l’auteur achève son souvenir inconsolable en se rappelant que « le petit ludovic attend ses parents à la cave », toujours sans point ni majuscule.

 

[1] DEGROOTE Ludovic, Un petit viol, suivi de Un autre petit viol, éd. Champ Vallon, 2009. Un autre petit viol reprend symétriquement le premier texte en adoptant l’ordre alphabétique de ses fragments.