Deuil en volée

par lundioumardi

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Pourquoi le deuil échoue-t-il souvent en littérature ? Ils sont nombreux ces livres disposés sur les tables des librairies, écrits de la main d’une personne – souvent médiatique – venue témoigner par le menu de perte, souffrance, reconstruction, sans oublier l’indispensable « résilience » déclinée depuis une décennie à toutes les modes. À cet échec stylistique, le diktat des chiffres nuancerait le propos par le succès rencontré par ces récits : le succès de l’auteur délivré de sa souffrance par l’écriture (son « travail de deuil »), le succès du lecteur en appétit d’en savoir davantage sur une célébrité qui se raconte à travers la disparition de quelqu’un. Seule laissée-pour-compte dans cette affaire : l’exigence littéraire.

Le problème ne semble pas être le sujet lui-même mais bien cette question de l’exigence et de la valeur littéraire qu’un écrivain injecte dans son travail en traitant du deuil. Certains s’y sont employés avec finesse et talent. En racontant le décès de sa mère dans Une mort très douce (1972, éd. Gallimard), Simone de Beauvoir a sans doute écrit son meilleur livre. Plus récemment, Geneviève Peigné élaborait une construction originale dans L’interlocutrice (2015, éd. Le nouvel Attila) en évoquant le décès de sa mère Odette atteinte de la maladie d’Alzheimer[1]. Et parce que le deuil est également affaire d’hommes, citons Max Porter, auteur du roman La douleur porte un costume de plumes dont il va être question aujourd’hui[2].

La trame narrative est épurée : les garçons et papa ont perdu leur mère/épouse et doivent apprivoiser un nouveau quotidien. Pour les accompagner, un corbeau frappe à la porte et devient la métaphore animalière qui s’incruste dans leur vie pour les confronter à la douleur lancinante qu’ils ressentent, à l’absence qu’il faut dompter. « Dans d’autres versions je suis docteur ou fantôme. Parfaits stratagèmes : docteurs, fantômes et corbeaux. Nous pouvons faire ce que les autres personnages ne peuvent pas, manger la tristesse par exemple, ou renfouir les secrets, ou mener les batailles homériques contre le langage et Dieu. J’étais excuse, ami, deus ex machina, blague, symptôme, fiction, spectre, béquille, jouet, revenant, bâillon, psychanalyste et baby-sitter. » Finalement tout, excepté l’oiseau de mauvais augure.

Donnant tour à tour la parole à l’animal, au père et aux deux garçons fondus dans une seule et même voix, chaque personnage s’exerce à son chagrin, balaye les condoléances, éprouve sa culpabilité et entend la voix provocante du corbeau qui bouscule afin de rompre le traumatisme et se réapproprier le nid. Très investi par sa mission, sa présence se dissipe à mesure que la famille se redresse et lui-même délivre ses propres tourments de volatile. « Les lignes telluriques le lancèrent à travers le pays sans laisser un instant à la douleur, les lignes électriques catapultèrent des gerbes lâches de plumes et d’os couleur bitume tandis que du ciel se déversaient d’autres corbeaux, un déluge de corbeaux morts, pluie de piafs noirs sur les crêtes, mais notre corbeau mordilla et picora des canettes vides et des capotes sales et des paquets de clopes, et la tempête de feu passa au-dessus de sa tête, telle l’histoire écrite sur le prolétariat. »

Éditeur pour la maison d’édition britannique Granta, Max Porter signe avec ce premier livre une réflexion poétique du deuil. Compagnon du péril d’une fable qui insiste sur les vertus de l’imaginaire, le corbeau investit ce texte avec audace, humour mais aussi confusion et maladresse. L’écriture est inégale. Elle alterne entre des envolées d’une rare intensité et des passages sans le moindre relief. Un défaut qui n’en est pas tout à fait un quand il respecte le rythme de ces âmes esseulées ayant à faire avec la mort, à composer entre leur solitude et l’envie de la dépasser. Une construction littéraire originale donc, qui parvient à faire du deuil un personnage à part entière et non le simple sujet d’un auteur qui s’écoute le raconter.

[1] Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/10/06/ce-que-nous-allons-chercher-dans-les-livres/

[2] PORTER Max, La douleur porte un costume de plumes, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, éd. Seuil, 2016.

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